| Stéphane Koechlin
Journaliste, chroniqueur et critique musical.
Propos recueillis par Emmanuel Rivet / swer.net - avril
2006
— Vos précédents ouvrages étaient
consacrés à l'histoire du blues, à
John Lee Hooker, à Bob Dylan ou encore à Brian
Jones... Qu'est-ce qui vous a décidé à
écrire une biographie sur Ben Harper ?
Stéphane Koechlin : Au début, je n’étais
pas très chaud. Je trouvais Ben Harper trop jeune
pour déjà mériter une biographie. Et
après avoir déliré sur sa jeunesse,
le Folk Music Center, brossé les portraits des grands-parents,
Dorothy et Charles, rendu cette belle atmosphère
d’enfance, je n’étais pas sûr de
rencontrer une existence digne d’intérêt.
Ben Harper n’a-t-il pas dit lui même dans une
interview : "je suis un personnage ennuyeux".
C’était plutôt inquiétant. Puis,
le directeur de la collection Castor Music, Philippe Blanchet,
m’a convaincu en me disant : "Brosse le portrait
d’un trentenaire né juste après les
soubressauts des années 60, un trentenaire un peu
perdu sur le plan politique (comme beaucoup de gens de sa
génération), un homme qui cherche son idéal."
Là, nous touchions à l’universel. Le
livre pouvait dépasser le cadre restreint du simple
musicien qui — seul le temps le décidera —
tombera peut-être un jour dans l’oubli. Mon
texte se proposait donc de suivre un parcours humain politique
en proie aux contradictions de son époque. Ni George
Bush, ni Bill Clinton… Essayons l’écologie
même si cette idéologie et ses représentants
ne sont pas les meilleurs. Bien sûr, je ne comptais
pas oublier la musique, surtout celle, très politique,
et ancrée dans l’histoire, de Ben Harper.
— Vous consacrez, sous la forme de portraits croisés,
de nombreuses et belles pages à Brownie McGhee, Fred
McDowell, Robert Johnson, John Lee Hooker, Blind Willie
Johnson, Mississippi John Hurt, ou encore aux Blind Boys
of Alabama. Etait-ce une de vos motivations au moment d'écrire
ce livre ?
Stéphane Koechlin : Complètement. J’étais
donc convaincu par l’argument de Blanchet sur le portrait
d’un homme à la recherche d’une vérité.
Mais au cours de la rédaction, j’ai connu une
sévère panne. Après m’être
passionné pour l’enfance, comme je l’avais
dit, je ne voyais pas dans la vie de Ben suffisamment d’éléments
forts pour nourrir une biographie intéressante. Sa
vie était composée de tournées, de
séances studio puis de tournées et à
nouveau de studio. Ben n’a – heureusement –
pas commis de meurtres comme les grands anciens bluesmen,
il n’est jamais passé par la case prison, il
n’a pas vécu la misère sur les champs
de coton ni de transhumances pénibles à travers
les Etats-Unis, comme ses aînés du blues. C’est
alors que j ‘ai eu une idée. Remplacer finalement
la vie assez tranquille de Ben par celles plus tumultueuses
des aînés du blues, ceux que le guitariste
de Claremont a fait connaître. Car Ben n’a cessé
de vouloir prendre un petit bout de la légende en
reprenant des classiques mais aussi en rencontrant les dernières
idoles de la musique noire (John Lee Hooker, Blind Boys
Of Alabama…). Nous ne savons pas si sa musique restera
mais John Lee Hooker et les Blind Boys resteront. Ils ont
atteint la postérité. En jouant avec eux,
Ben s’est assuré du même coup une part
certaine de postérité. Bien vu. Les historiens
devront désormais le mentionner quand ils écriront
sur ces deux légendes. Sa rencontre avec le grand
guitariste Brownie McGhee, chez lui, à Oakland, fait
déjà partie de la mythologie. Elle rend Ben
Harper à la fois proche et lointain. Cette rencontre
lui assure une histoire. Je savais aussi que Ben lisait
beaucoup de biographies de musiciens, que l’histoire
de la musique le passionnait. J’ai donc eu l’idée
de transformer cette bio classique en ouvrage sur le blues
et la tradition dont Ben Harper, fan de Mississippi John
Hurt, se veut le dépositaire, le passeur. Une bio
n’est pas faite que de dates et d’élements
techniques. Elle est aussi constituée de sensations.
On en dit certainement plus sur Ben Harper en consacrant
des pages aux Blind Boys qu’en se limitant aux faits
secs d’une existence. J’ajouterais que les vies
dramatiques ou épiques de ces bluesmen sont éminement
politiques (elles évoquent le racisme, thème
important dans l’œuvre de Ben Harper) et répondent
aux préoccupations de notre héros contemporain.
Par cette entrée, j’ai donc trouvé l’angle
qui me convenait, et surtout me permettait enfin de trouver,
dans l’écriture de cet ouvrage, le plaisir
que je cherchais depuis des semaines. Et puis, trouverai-je
une meilleure occasion pour parler de Mississippi John Hurt,
de Fred McDowell ou Blind Boys auxquels peu d’ouvrages
se sont intéressés et s’intéresseront
dans l’avenir ?
— Aborde-t-on différemment l'écriture
d'une biographie consacrée à un artiste contemporain
et encore jeune - avec somme toute encore peu de recul ?
Stéphane Koechlin : Oui, on a vraiment peu de recul.
On rejoint d’ailleurs la réponse précédente.
Evoquer les vies de Mississippi John Hurt, de Fred McDowell,
des Blind Boys ou de John Lee Hooker, c’est justement
une manière de prendre du recul, de mettre en perspective
l’homme jeune avec une histoire plus ancienne. J’ai
d’ailleurs eu un certain mal à évoquer
le double album, Both Sides of The Gun, paru juste avant
la finition du livre. Je n’avais pas le recul ni la
réflexion. Si je devais réécrire le
passage aujourd’hui, je le ferais différemment
car j’ai pu mieux digérer, ingérer le
disque. Il faut certainement six ou sept mois pour digérer
un album, du temps qui manque en général au
critique musical. Le temps, c’est ce qui manque le
plus souvent dans le domaine du rock.
— En quoi Ben Harper est-il déjà un
classique, comme vous l'écrivez en conclusion ?
Stéphane Koechlin : Ben Harper est un classique parce
qu’il a une approche classique de la musique, qu’il
crée une musique noire classique aux ingrédients
connus, soul, reggae, clins d’œil jazzy, funk,
et qu’il se situe, comme je l’ai dit, dans la
grande tradition politico-sociale des musiciens "africains-américains",
comme on disait autrefois par racisme. Et ses nombreuses
collaborations représentent un recueil illustre des
monuments musicaux noirs. Il rêve d’épingler
à son palmarès les légendes. Il m’a
dit qu’il espérait un jour rencontrer Bob Dylan.
— Dans quelle mesure les collaborations avec John
Lee Hooker et les Blind Boys of Alabama ont participé
à la reconnaissance de Ben Harper comme un "grand
nom de la musique noire" ?
Stéphane Koechlin : Ses collaborations avec les légendes
font bien sûr de Ben Harper un nom important de la
musique noire. Je pense par exemple que son disque avec
les Blind Boys Of Alabama, There Will Be A Light, est son
meilleur. C’est une œuvre harmonieuse, sensible
qui n’est pas dispersée (souvent le défaut
de Ben Harper). Et surtout, elle fait partie de la discographie
des Blind Boys. Quand, plusieurs années auparavant,
les Blind Boys ont décidé de reprendre Give
A Man A Home, Ben Harper a compris qu’il était
enfin consacré. Avec les Blind ou John Lee Hooker,
il se situe au délà des modes, des compromissions,
il n’est pas emprisonné par un public. Il est
libre et par conséquent, bien plus irrésistible.
— Vous semblez moins convaincu par les titres rock
ou les ambiances plus métalliques inspirées
par exemple par Hendrix ou Led Zeppelin...
Stéphane Koechlin : Oui, je pense que le style de
Ben Harper ne convient pas aux ambiances très électriques
et métalliques. Il force sa voix, survitamine sa
guitare, et c’est souvent confus. Je l’ai vu
reprendre en public Voodoo Child de Jimi, et j’ai
surtout vu un gosse hurleur. Je pense que le gospel, le
reggae, et peut-être le blues (mais il n’en
joue pas) sont les musiques les plus confortables pour lui.
Il est évidemment bon dans la soul, mais il en a
trop fait.
— Qu'est-ce-qui vous échappe encore dans la
personnalité de Ben Harper et vous laisse perplexe ?
Stéphane Koechlin : Je le trouve un peu paumé,
parfois. Il n’a pas quarante ans, et il paraît
déjà avoir fait le tour de son métier,
de sa carrière. Son immense culture musicale ne l’aide
pas toujours. Il a grandi trop vite, entouré de gens
plus âgés que lui, comme s’il n’avait
pas eu vraiment de jeunesse. Il n’a d’ailleurs
pas publié d’oeuvres de jeunesse dont la maladresse
aurait pu nous toucher. Welcome To The Cruel World était
tout de suite très abouti. Aucun de ses albums ne
manifeste d’évolution particulière.
Dylan avait commencé dans le folk, avait poursuivi
par le folk rock puis la country, etc… Mais Ben Harper,
lui, l’enfant surdoué, semble avoir trop tôt
consummé son festin.
— Quelle chanson ou album pourrait accompagner le
mieux la lecture de votre biographie ?
Stéphane Koechlin : Je pourrais citer Like A King
que je ne considère pas comme sa meilleure chanson.
Mais elle symbolise bien Ben Harper : la relation à
l’histoire contemporaine, la dénonciation du
racisme, de la dérive de son pays. Cette chanson,
comme d’autres avant elle, porte l’engagement,
le mouvement noir. Elle est dans l’histoire, l’épopée,
et le présent. Cette simultanéité la
rend fascinante. Comme album, je choisis There Will Be A
Light pour sa pureté sonore et sa spiritualité.
— Quels sont vos projets ?
Stéphane Koechlin : Je sors en ce moment, Jazz Ladies,
le roman d’un combat chez Hors Collection, un livre
qui raconte le combat des chanteuses et musiciennes de jazz
pour échapper à la mysoginie et au racisme
de leur pays, les Etats-Unis. Je prépare aussi une
biographie de James Brown pour Gallimard qui devrait paraître
l’an prochain.
— Qu'est-ce que vous écoutez en ce moment ?
Stéphane Koechlin : J’écoute des tas
de bons groupes aux destinations géographiques diverses
et complètement inconnus mais que je conseille, le
girls’ groupe de la Suédoise El Perro Del Mar
(V2), avec une version vocale de Be Bop A Lula, les mélodieux
Zero Seven (The Garden)… Mais il y a un album qui
ne quitte pas ma platine depuis quinze jours, c’est
le nouveau disque de Cassandra Wilson (Thunderbird, EMI),
une oeuvre de blues/soul magnifique avec des sons de slide
guitar suspendus, des notes tremblantes. Les grands, Keb
Mo et Marc Ribot y participent. Cassandra s’y montre
enfin fidèle à sa région natale, le
Mississippi. Son meilleur opus. |