Sandra Salazar
: JP, c'est pour Jean-Pierre ou Jean-Paul?
JP Plunier : Jean Pierre, mais personne ne m'appelle comme
ça. Je n'ai jamais grandi en France. J'ai grandi
un peu partout; Sri Lanka, Thaïlande, Liban, Japon,
Egypte...
Sandra Salazar : Tu dois parler plein de langues!
JP Plunier : Je parle japonais mais je ne le pratique pas.
Je suis allé aux Etats-Unis plusieurs fois avant
ma majorité et une fois que j'ai eu 18 ans, je suis
allé habiter là-bas. J'ai fait une école
polytechnique en Californie. Après j'ai obtenu un
autre diplôme dans le bled où habitait Ben,
j'étais à la fac à Pomona. J'y ai fait
la connaissance de sa famille et de leur magasin. Je l'ai
rencontré quand il avait huit ans.
Sandra Salazar : Et alors, quelle impression?
JP Plunier : Et bien, rien, c'était un môme
comme les autres.
Sandra Salazar : Qu'est-ce qu'un polytechnicien est allé
faire dans le magasin des grands-parents de Ben?
JP Plunier : C'est un magasin d'instruments folkloriques
du monde entier, c'est fantastique, c'est un peu une caverne
d'Ali Baba. J'adorais la musique et j'ai toujours eu des
instruments de tous les pays où j'étais allé,
dont notamment une bombarde bretonne, que je leur ai offerte.
Le magasin est aussi un musée qui fait partie du
système des musées américains. Ils
avaient besoin d'une bombarde, je leur ait donné
la mienne, pour représenter le Bésévatch!
Sandra Salazar : Tu es donc Breton?
JP Plunier : Je suis moitié breton, ouais!
Sandra Salazar : Ça fait partie de ton identité
de manière significative?
JP Plunier : Oui, c'est difficile d'y échapper. Je
n'ai pas grandi en Bretagne mais quand j'y allais, je jouais
de la musique, j'étais fan de toutes les choses un
peu protestataires des années 60, comme Dylan, Jimi
Hendrix...
Il y avait aussi des mouvements bretons, qui musicalement,
étaient moins intéressants mais qui étaient
locaux; j'y trouvais mes racines, j'achetais des bouquins,
j'étais fasciné par ça. J'étais
aussi fasciné par les instruments à bourdon,
comme les cornemuses et les binious. Les grandes cornemuses
écossaises ont trois bourdons et des harmonies assez
développées. Dans un autre registre, c'est
un instrument qui, comme le violoncelle, se rapproche un
peu du chant humain. Ça fait vibrer d'une manière
assez émotionnelle, je trouve.
Sandra Salazar : On sent une dualité entre le polytechnicien
et le passionné de musique...
JP Plunier : Dans une vie, on a plein de passions. J'adorais
le surf, c'est pour ça que je suis allé en
Californie, c'était la Californie ou Hawaii. Il faut
dire que juste avant ça, j'habitais au Japon, c'était
donc une étape géographique logique, quelque
part. Je continue à faire du skate, je viens d'acheter
une baraque à côté d'un skate park.
La musique a toujours joué un rôle important.
Chez moi tout le monde chantait, jouait de la musique. Mes
soeurs, comme plein de filles, prennaient des leçons
de piano. Mes parents adoraient la musique, ils avaient
plein de copains musiciens. Je jouais de la musique avec
mon père. Quand on se baladait, on avait toujours
des bombardes. On était tout le temps en voyage parce
que mon père était un voyageur par nature.
En vacances, on pouvait aller à Carnac à un
moment de l'année et partir ensuite en Indonésie,
au Mexique, en haut d'une pyramide et on y jouait quelques
morceaux. Il y a toujours eu cette idée musicale.
Quand j'étais petit, je me barrais souvent, j'avais
un peu un esprit d'aventurier, je rejoignais des cirques!
A l'époque, dans les années 1970, y avait
pas mal de cirques sans animaux, qui étaient des
spectacles hippies-romanesques, avec des européens
d'un peu partout. Moi, je me mettais toujours avec les Irlandais.
J'avais 10-12 ans, je jouais et chantais avec eux. Je me
barrais de chez moi pour aller habiter dans les champs l'été,
comme ça, j'avais l'impression d'apprendre plus de
la Terre. Je me suis retrouvé dans des situations
dans des petits bleds où je délirais avec
les mecs du coin. Comparé aux mecs qui pratiquaient
assidûment leur biniou, j'étais p'tet nul,
mais ça me faisait vraiment bien rigoler. Je ressentais
vraiment la musique! Je pense qu'il y a des gens qui faisaient
ça parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire
ou parce que c'était la seule façon de rencontrer
des filles... mais moi, j'adorais vraiment la musique.
Sandra Salazar : Comment est-ce qu'on devient producteur-manager,
après toutes ces tribulations?
JP Plunier : Je ne suis pas un manager, je m'occupe plutôt
de la carrière de Ben et de où est-ce qu'il
doit paraître, ce qu'il doit faire, quelle image projeter
etc... Comment arriver à ce à quoi on a envie
d'arriver. Producteur en musique, c'est très différent
de producteur au cinéma, qui est celui qui chope
les thunes, qui fait marcher l'affaire financièrement.
Producteur en musique, c'est plutôt comparable à
un réalisateur de film; je réalise les albums.
Je ne suis pas ingénieur du son, j'ai déjà
fait des petits trucs mais je suis pas un pro. Par contre,
je suis un philosophe du son et de la musique - bon, je
me vante pour rien mais je réfléchis à
la musique. Ben m'apporte les morceaux qu'il joue à
la guitare et à partir de ce moment là, je
propose de partir dans telle direction, d'avoir telle ou
telle instrumentation; gong chinois, violoncelle et flûte
indienne... Ensuite, je choisis les musiciens, les ingénieurs,
je discute avec eux du but peut-être même métaphysique,
de la musique que je voudrais obtenir. Par exemple, sur
le premier morceau de l'album Welcome To The Cruel World
(The three of us), je voulais que la personne qui l'écoute
ait l'impression que Ben était assis sur son lit
et jouait le morceau rien que pour elle. Comment recréer
ça au travers du son, comment pousser l'artiste à
donner une performance qui recrée cette ambiance-là.
Autre exemple, sur "Show me a little shame" (Burn
To Shine), j'ai fait plein de prises pour pouvoir arriver
à quelque chose de complètement original et
ne pas tomber dans des phrasés à la Otis Redding,
parce que c'est une chanson de soul classique, dans l'écriture.
Pour avoir des phrasés un peu différents,
qui traversent l'univers généré par
ce morceau, j'ai fait des choses différentes que
j'ai recollées ensuite ensemble, pour faire quelque
chose qui est plus fort que ce qu'on a jamais entendu de
Ben. Je pense que là-dessus, sa voix est carrément
majestueuse! Ce qu'il a fait là, c'est quelque chose
qui a été crée en studio.
Sandra Salazar : Donc, quand on écoute Ben Harper,
il y a une large part de toi derrière?
JP Plunier : Tout producteur peut avoir une influence, mais
moi, ce que j'essaie de faire, ce n'est pas de montrer une
large partie de moi. Quand j'entend les morceaux de Ben
- ou n'importe quel autre singer-songwriter - s'ils sont
bons, ils ont du mérite, même sans aucun arrangement.
C'est juste un bon morceau. C'est quelque chose qui a tout
de suite un impact. La part de moi, c'est un peu de mon
univers, parce que j'ai des connaissances, je collectionne
des disques depuis toujours, je m'intéresse à
plein de choses, que ce soit du classique, de la Pop du
Hip-Hop, de la musique thaïlandaise, indonésienne,
native-américaine etc... J'ai une collection de vinyles
et CD assez importante. Je suis sûr que certains en
ont dix fois plus que moi mais ce que j'ai, c'est assez
épuré, c'est l'essentiel, des trucs qui me
font ressentir des archétypes musicaux. Après,
j'essaie d'intégrer ça à la musique
d'autres gens. Quand je travaille avec Ben, je veux que
ce soit lui qui ressorte. C'est facile de faire des arrangements
mais il faut que ça reste Ben. C'est pour ça
que parfois, j'ai un peu peur: la performance est mortelle,
mais est-ce qu'on sent que c'est vraiment lui? C'est ça,
le challenge le plus important. C'est pour ça que
quand tu dis qu'il y a une large partie de moi, j'espère
qu'elle est cachée et je crois qu'elle l'est. Les
gens ne remarquent pas la production qu'il y a derrière
mais elle est très très complexe. Chaque note
est étudiée. Les mecs qui viennent en studio
sont hallucinés par le temps que je prends! Ce que
je veux, c'est avoir un truc tellement bien fait qu'on ne
remarque jamais que ça a été calculé,
parce que ça résonne avec le morceau. Il y
a une fréquence de résonnance, tout le morceau
vibre, il prend sa vie - je ne dis pas que j'y arrive à
chaque fois - mais le but c'est ce "zen" du son.
Sandra Salazar : Tu es donc là pour l'aider à
être lui même.
JP Plunier : Et l'aider à dépasser ses propres
limites. Je me rappelle au début de l'année,
il était fâché contre moi parce qu'il
avait plein d'interviews à faire, ce qui le rend
fou et je le comprends. C'est pas facile de parler toute
la journée intensément et passionnément
de ce qu'on aime faire et après d'aller chanter.
C'est le même instrument, c'est la voix, le diaphragme.
Dans "The woman in you", il y a des cris incroyables.
Un truc comme ça, physiquement, c'est pas à
la portée de tout le monde. Ça demande une
certaine concentration, une préparation physique
et mentale. Le pousser au-delà de ses limites sur
chaque disque, moi, je trouve ça super exitant. Sur
chaque album, on essaie d'avoir une approche un peu différente,
tout en restant aux racines de l'affaire. Y'a des gens qui
préfèrent le premier parce que c'est acoustique,
d'autres le dernier parce que c'est électrique mais
le but n'est pas d'aller le plus vite possible; c'est de
faire un beau voyage. Si tu vas d'ici à Tokyo, sans
t'arrêter à Kualalumpur ou à Bankok,
t'es simplement allé d'ici à Tokyo, alors
que le but du voyage, c'est pas d'aller à Tokyo -
Je sais que je ne dis rien de nouveau- le but du voyage,
c'est le voyage, c'est d'aller voir ce qui se passe à
côté, de s'arrêter à Bombay. Y'a
une sorte de syncrétisme qui se produit.
Sandra Salazar : Il parait que c'est toi, qui lui a tendu
une guitare électrique la première fois?
JP Plunier : On était en studio, on écoutait
le morceau ("Glory and consequence") et je lui
disais, que ce qui serait bien, ce serait un délire
mais vachement plus cru. Les lumières étaient
très basses et j'habitais à deux minutes du
studio. J'ai appelé l'assistante pour qu'elle amène
sa caisse et pendant que Ben faisait une prise, je suis
allé chez moi et j'ai pris la guitare, qui était
prête, je l'ai ramenée au studio. Il ne s'était
pas rendu compte que j'étais parti deux minutes et
il ne le sait toujours pas. Je lui ai dit, "tiens,
essaie celle-là". En fait, il a kiffé!
Il l'a fait en une prise, c'était vraiment très
spontané. Ça fait très guitariste de
15 ans qui joue dans son garage avec ses potes. C'est ça
que j'ai trouvé mortel. Le reste du groupe disait
"mais non, c'est pas assez travaillé" alors
qu'à mon avis, c'est ça le charme du truc.
J'ai plein de guitares, dont une Fender Stratocaster 57,
une des plus belles dont j'ai jamais joué. Il s'est
servi de celle-là, il a kiffé et il a commencé
à acheter ses propres guitares électriques.
Sandra Salazar : Quelle était la nécessité
de passer à l'électrique?
JP Plunier : Avant, on amplifiait des guitares acoustiques
et ça trouve rapidement ses limites; une guitare
acoustique ne peut être poussée que jusqu'à
un certain point, même en l'amplifiant. On arrive
à avoir des larsens sur commande mais c'est pas le
même impact. Là, il est parti dans une direction
plus électrique, ce que je trouve très bien,
mais ça ne veut pas dire que c'est éternel,
ça va avec les morceaux qu'il joue en ce moment.
Pour nous aussi, sur la route, c'est beaucoup plus facile.
Les guitares dont il jouait avant ont entre 70 et 100 ans!
Dès que t'as un changement de température,
le bois est en extension ou en contraction, t'es jamais
accordé. T'as toujours des problèmes parce
qu'il y a un petit bout de bois qui est parti, une petite
frette qui se barre etc... Là, ce problème
est un peu résolu. J'aimerais bien revenir à
certains sons acoustiques, une fois qu'on aura traversé
cette phase. Quand on sera allé à Tokyo, on
reviendra sur Istambul! (comme revenu à lui) Je sais
pas si c'est très évocateur, comme image,
mais je suis dans mon truc...
Sandra Salazar : Pas du tout, c'est très parlant!
Effectivement, Ben Harper a surgi avec un son unique dès
son premier album, alors qu'il y a des gens qui mettent
des années à arriver à ça. Son
revirement électrique parait d'autant plus surprenant...
JP Plunier : Je sais qu'il y a même des interviews
où il a dit qu'il ne jouerait jamais d'électrique,
mais il n'y a pas de jeu dans tout ça: "on dit
ça cette année et puis l'année prochaine
on les emmerde et on dira autre chose!" Non! Mais tu
découvres des choses, et tu changes d'avis. C'est
très important de pouvoir changer d'avis, comme il
est très important d'avoir des principes. Ce sont
deux choses différentes. C'est vrai qu'il y a des
gens qui viennent me voir en me disant "ah, t'as produit
les albums de Ben Harper? Le premier était vachement
mieux!" Si je peux juste commenter ça, je pense
que non seulement il avait un son sur le premier album,
mais même au niveau de l'écriture, c'était
un album qui pour plein d'autres artistes, serait un peu
l'apothéose de leur carrière. Là, je
me vante carrément, mais honnêtement, des artistes
qui peuvent faire Welcome To The Cruel World, y'en a pas
beaucoup. Ben, c'est quelqu'un d'exceptionnel, il l'a toujours
été, même en tant que môme. Il
a su canaliser beaucoup de choses. Le problème qui
se pose à la plupart des artistes, c'est que pour
le premier album, tu as canalisé tout ce qui t'es
arrivé dans ta vie et au second, tu n'as plus rien
à dire. Il faut qu'il y ait un suivi et une évolution
importants, enrichissants, satisfaisants. Par exemple, avant
l'enregistrement de Burn To Shine, lui, ma copine et moi,
on est allés faire un petit voyage de surf. On a
chargé les planches, on est parti vers Malibu et
pendant le voyage, je passais plein de choses différentes:
du Bowie, AC/DC, Black Sabbath. Ben est peu comme une éponge;
quand il écoute des choses, il les ressort à
sa manière, je le sais depuis longtemps. Il y a des
choses de ce voyage qui ont été absorbées
et qui sont ressorties dans Burn To Shine de façon
très intéressante, comme sur "Less".
C'est vachement "Sabbath" et puis le tempo est
coupé en demi temps dans la seconde partie du morceau.
C'est une idée de Dean, à la batterie. Tous
les membres du groupe contribuent. Mon job, c'est un peu
de coordonner tout ça. Je pense que ce qu'on a fait
résonne chez les fans: ils sont aussi prêts
à chanter "Walk away" que "Burn to
shine".
Sandra Salazar : Comment a débuté la collaboration
artistique?
JP Plunier : Je le connais depuis gamin mais on s'est un
peu perdus de vue, il a grandi, moi aussi. Il a fait ses
trucs, moi les miens. Au début, moi, je devais pas
le manager, je faisais des vidéos, des trucs comme
ça. Il m'a fait passer une cassette de son tout premier
album (Pleasure And Pain), parce qu'il a fait un album avant
de commencer chez Virgin, qui est connu des fans. Il en
a fait 1500 copies vinyles dans son bled. Il m'a fait passer
ça. Il y avait trois morceaux complets qui étaient
de lui et puis des reprises. Je lui ai proposé de
faire des photos et puis il a vu ce que je faisais. Petit
à petit, il s'est passé des choses, j'ai fait
une petite vidéo de "Whipping boy", sans
synchro, sans rien, j'ai tout fait à la main. C'était
vraiment très très roots. Y'avait d'autres
mecs qui s'intéressaient à lui mais ils n'arrivaient
pas à piger l'affaire. Ils lui disaient: "Il
faut que tu prennes des cours de chant, que tu changes ça
ou ça...". Moi, je n'avais pas du tout la même
vision. J'en ai discuté avec Ben, il m'a joué
des morceaux, je lui ai fait des suggestions et il est tombé
tout à fait d'accord avec moi, c'est comme ça
qu'il le sentait. C'est comme ça qu'on a commencé
à travailler ensemble.
Sandra Salazar : Comment est-ce que vous avez réussi
à être signés sur un label?
JP Plunier : Les labels qui voulaient le signer le voyaient
plutôt dans le créneau Ry Cooder. J'adore toutes
les musiques traditionnelles, j'aime même bien les
préservationnistes parce que sans les mecs qui collectionnent
les guitares et les vieux disques, on aurait pas d'héritage,
on ne saurait pas d'où ça vient, mais en même
temps, refaire ça, c'était pas notre truc,
il fallait rajouter quelque chose, une nouvelle sauce. Les
mecs étaient prêts à signer un truc
qu'ils avaient déjà vu. Moi, ce que je voulais,
c'était aller vers un côté plus alternatif
des choses. Quand je parlais aux mecs des labels de tourner
avec les Chili Peppers ou Pharcyde, ils ne comprennaient
pas, ils me disaient "Attend, c'est du Ry Cooder!".
Au final, on a tourné avec PJ Harvey, Pearl Jam,
The Roots, Pharcyde, Fugges, enfin on a été
hyper éclectiques. Là, je revient à
mon rôle de manager. On a pu créer notre propre
univers.
Sandra Salazar : Quel est l'environnement culturel de la
ville de Claremont, dans laquelle Ben a grandi?
JP Plunier : Dans cette région, Inland Empire, d'abord
tu as des universités et une station de radio KSPC
(
www.kspc.org),
qui existe depuis le début des radios universitaires
américaines. C'était une radio de grande influence
dans les années 60. Ça a été
la première radio à commencer à passer
du Pop-Rock aux USA, à passer du Hip-Hop, avant même
toutes les radios commerciales, avant même New York.
Je peux te dire que dans ce bled là, il y avait aussi
deux mecs qui étaient ensemble à la fac, John
King et Mike Simpson, les Dust Brothers. C'est tout petit,
mais quand tu cherches un peu, y'a des choses qui se passent.
Dans les années 1970, il y a eu tout un mouvement
de Country-Rock. Dans les magazines, on dit toujours que
c'est les Byrds et Gram Parsons qui ont commencé,
mais en fait, ça a commencé dans ce bled là.
Les premiers mecs à avoir fait de la World, c'est
aussi des types de là-bas, notamment David Lindley
et Chris Darrow, qui sont deux des plus grands joueurs de
slide vivants. C'est d'ailleurs Darrow qui a appris plein
de petits trucs à Duane Allman. La racine de la slide
guitar, à part le Delta, pour moi, c'est ce village
de Claremont. Là bas, tu as Chris Darrow, David Lindley
et Ben Harper qui sont trois des meilleurs guitaristes slides
du monde, aujourd'hui. Tout ces mecs-là sont passés
par le magasin des grands parents de Ben, que ce soit Ry
Cooder qui venait pour réparer ses instruments ou
les mecs des Flying Burritos Brothers et même des
groupes de punk, Christian Death. C'est un truc séminal.
Sandra Salazar : Qu'est ce que faisait le père de
Ben, dans tout ça?
JP Plunier : Il était percussionniste. Le magasin,
c'est du côté de la famille de sa mère.
Son père est mort, le lendemain du match France-Italie
au stade France, le jour où Ben avait un concert
en Belgique. Il a fait son concert et il est rentré.
Le père de Ben, c'était un pote à moi.
C'était un mec incroyable. J'étais trop jeune
pour être son ami, j'étais un branleur d'universitaire
mais je le voyais. C'était un mec bien à part,
j'ai eu un lien avec lui, je le trouvais fantastique.
Sandra Salazar : Je crois que "Suzie Blue" a une
histoire particulière.
JP Plunier : Le groupe qui joue sur Suzie Blue, c'est un
groupe de professeurs des universités du coin qui
tous les mardi jouaient au Nick's Café. C'est un
lieu qui existe depuis 20 ans, dont le propriétaire
est un italien de Chicago, Nick Sandro. C'est le centre
de performances musicales du village. La mère de
Ben a joué au Nick's, comme plein d'autres gens qui
achetaient leurs instruments au magasin. Ben, je le voyais
tous les mardi au café en train de checker le groupe.
C'était un petit jeune, avec sa coupe afro, qui se
baladait, qui jouait comme un môme, il était
pas exceptionnellement différent des autres. Il avait
des petits t-shirts rayés, pareil que maintenant
mais en plus petit!
Sandra Salazar : Tu travailles avec d'autres artistes que
Ben Harper?
JP Plunier : Non, pour la simple et bonne raison que je
le manage, je produis les disques, je fais la direction
artistique des albums. C'est un travail à plein temps.
Ça veut pas dire que je m'intéresse pas à
d'autres choses. Je bosse de façon complètement
anonyme et volontaire en studio. Y'a souvent des artistes
qui me demandent de venir les aider, donner une direction.
Il y a quelques personnes avec qui j'aimerais bien approfondir
ça, mais ma dévotion, elle est à Ben.
Dans ses paroles et dans ses disques, il vise assez haut
- ce qui ne veut pas dire que c'est forcément autobiographique.
Il voudrait vivre en accord avec ses paroles, il se donne
des buts, même un peu plus bas mais il essaye et je
crois que c'est quelque chose de très positif. Je
suis à 100% derrière ça, je voudrais
qu'il puisse atteindre le monde entier, comme Bob Marley,
sans faire de comparaison hâtive, en restant intègre.
Sandra Salazar : Tu perçois bien le danger de la
perte d'intégrité ou de son altération,
en tout cas?
JP Plunier : Je ne sais plus qui avait dit ça mais
la seule chose qui soit permanente, c'est le changement.
L'intégrité n'est pas en danger et c'est pas
en faisant de la musique électrique qu'elle le sera.
Tu peux la perdre dans les deux sens: tu peux t'isoler,
tu peux t'exposer trop. L'idée de base, c'est de
faire de la bonne musique, basta. Ce n'est pas de prêcher
un message, même si parfois il y en a un et parfois
non. Ce qu'on a voulu faire dès le début,
c'est des choses qui nous plaisaient et de qualité.
Et ça, c'est vrai non seulement dans la musique mais
aussi dans les pochettes d'album. Avant de faire ça,
je faisais de la photo, des films. Avoir l'opportunité,
sur The Will To Live, d'avoir une photo de Richard Misrach,
qui a fait la photo des vaches ou Peter hill Beard, qui
a fait la photo des éléphants, pour moi, c'est
un peu être les conservateurs de notre musée
de trois pages et de pouvoir utiliser ça pour une
musique qui, je pense, le mérite. D'ailleurs, si
eux ont accepté et ils ne le font pas souvent, c'est
pour moi hyper flatteur. Ça veut dire qu'ils respectent
l'artiste et la direction artistique des autres albums.
C'est une joie de faire des choses de qualité. Tu
ne peux avoir ce genre de collaboration uniquement qu'en
faisant les choses bien.