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Dobro et National
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Interview réalisée par Richard Gellis (professeur de musique, Pennsylvania University) tirée de l'ouvrage "Country Blues Bottleneck Guitar" - W. Kane Publications, 1976.
Traduction Serge Ceyrall - Source : Shades of Blues

Logo Dobro
"J'ai visité, en Janvier 1975, l'usine DOBRO [DOpyera BROthers] à Long Beach, Californie. Luthier, je réparais et restaurais depuis longtemps des guitares National et Dobro: je souhaitais me documenter davantage sur l'histoire et la fabrication des ces instruments. En Mars de la même année, je suis revenu dans l'usine, pour rencontrer Ed Dopera, qui fut, avec ses deux frères Rudy et John, le créateur des National. Le neveu d'Ed, Ron Lazar, qui dirige aujourd'hui la société Original Musical Instruments (OMI), fabricant des guitares National et Dobro, participa également à l'interview.

John Dopyera
Richard Gellis : Quand et où avez-vous commencé à produire des instruments à amplification acoustique ?
Ed Dopera : John, Rudy et moi possédions un magasin de musique à Los Angeles, à l'enseigne des "DOPYERA BROTHERS". En 1923, Rudy et John fabriquèrent un modèle de banjo à résonateur, sous notre label. Comme les gens avaient du mal à prononcer notre nom, nous avons supprimé le "y", cette même année. En fin de compte, nous avons appelé "National" nos nouveaux instruments, parce que c'était plus facile à retenir - aucun rapport avec les États-Unis, nous avons en fait pris le nom d'une gamme de voitures de sport Chrysler de l'époque...

Logo  National
Richard Gellis : Quand avez-vous fabriqué la première steel guitar ?
Ed Dopera : Fin 1925. Elle a été commercialisée en juin 1926. Elle est devenue populaire en 1927 et a acquis une diffusion mondiale. Nous l'avions fabriquée avec un manche carré, pour suivre la mode de la musique Hawaiienne. Sol Hoopii fut l'un des premiers musiciens professionnels à l'adopter. Rudy a fabriqué à la main le premier modèle "27".

Richard Gellis : Quand fut fabriqué le premier modèle à simple résonateur ?
Ed Dopera : Il a été conçu et mis en vente en 1929. Les clients souhaitaient un modèle moins cher, avec un manche rond. Le modèle à triple résonateur était très cher pour l'époque, aussi, très peu de ces modèles furent-ils fabriqués avec des manches ronds; on en fabriquait uniquement sur commande du client. Nous avons fait plus de 100 000 National à triple résonateur et manche carré mais seulement une douzaine à manche rond. Après le milieu des années 30, nous n'avons fabriqué que très peu de modèles à triple résonateur : notre guitare Hawaiienne électrique était devenue beaucoup plus populaire.

Richard Gellis : Pourquoi les caisses des anciens modèles National étaient-elles fabriquées dans différents métaux ?
Ed Dopera : Les caisses des modèles Duolian et Triolian étaient en tôle (plaquée de plomb) peinte. La guitare "style O" était en bronze (70% cuivre, 30% zinc) nickelé. Le modèle "S" était en laiton (70% cuivre, 18% nickel et 12% zinc). On utilisait chaque type de métal en fonction de la décoration : on imprimait des scènes Hawaiiennes au jet de sable sur les modèles "O" alors que les modèles "S" étaient gravés, le métal étant plus tendre.

Richard Gellis : Les différents métaux utilisés ont-ils une influence sur le son ?
Ed Dopera : La sonorité dépend uniquement du résonateur. Le son d'une National change à l'usage, au fur et à mesure que le résonateur s'aplatit. C'est ce qui différencie un Dobro neuf, à caisse métallique et une vieille National. On les "rôde" comme n'importe quelle guitare acoustique.

Richard Gellis : On a l'habitude d'écrire, à propos des guitares National, que les modèles Duolian sont gris alors que les modèles Triolian sont "sunburst". J'ai pu constater que c'était faux dans de nombreux cas et que la véritable différence entre ces modèles est la meilleure qualité de manche de la Triolian. Qu'en est-il ?
Ed Dopera : C'est vrai, pour la Triolian et les modèles ultérieurs, nous avons employé de l'acajou et de l'érable. Les modèles bas de gamme avaient des manches en aulne de Californie ; les modèles Regal avaient des manches en basswood, un tilleul de la région de Chicago.
On pouvait, de même, réaliser trois finitions différentes en trois ans. Nous exposions dans les salons en essayant, à chaque fois, d'introduire des nouveautés. La Duolian a eu, d'abord, une finition craquelée : on grattait la laque neuve avec une pointe. La Triolian était, à l'origine, peinte en brun mais nous avons réalisé différentes finitions sur ce modèle. Sur quelques unes, on imitait le grain du bois (acajou ou noyer) en les peignant à la main avec un pinceau.

Richard Gellis : Aujourd'hui, vous utilisez des bois de meilleure qualité pour vos manches...
Ed Dopera : Nous n'utilisons plus que de l'érable. Tous les modèles à 14 frettes sont en érable dur, de la côte Est ; pour les modèles à 12 frettes, nous employons de l'érable de la côte Pacifique. Nous avons éliminé l'acajou, car il n'est pas aussi rigide que l'érable : c'est un bois stable et facile à travailler mais l'érable est plus rigide. Depuis que nous taillons nos manches à la machine, nous n'avons plus de difficultés pour travailler ce bois. Dans les manches ronds actuels, nous ajoutons également une tige réglable, pour le raidissement.

Richard Gellis : Quand avez-vous mis, pour la première fois, un manche à 14 frettes sur une National ?
Ed Dopera : Pendant l'été 33. Nous utilisons, d'ailleurs, aujourd'hui, le moule fabriqué en 33 pour le modèle à 14 frettes.
Ron Lazar : Le modèle 90 d'aujourd'hui est la même guitare que celle que nous fabriquions en 33 . Nous produisons d'autres guitares métalliques, avec un résonateur de 10 1/2 pouces, mais le modèle 90 a le résonateur original, de 91/2 pouces.
Ed Dopera : Tous les Dobros à caisse bois que nous fabriquions avaient un manche à 12 frettes. Nous n'avons mis un manche à 14 frettes qu'à partir de 1963. Tous les "Dobros" à 14 frettes d'avant guerre étaient fabriqués par Regal, à Chicago.

Richard Gellis : Quand la marque Regal est-elle apparue ?
Ed Dopera : Pendant l'été 32. Nous fabriquions pour eux toutes les parties résonantes, résonateur, chevalet et plaque de protection ; ils fabriquaient les caisses et les manches. Regal a fabriqué des milliers de "National" et de "Dobro". Le "Dobro" Regal n'avait pas de cylindre intérieur pour soutenir le résonateur : c'était un modèle bas de gamme bon marché. Ce cylindre est nécessaire dans un Dobro. Dans la National, nous utilisons un anneau de suspension pour soutenir le résonateur. Nous fournissions Seal & Montgomery Ward, jusqu'à ce que Regal nous prenne le marché. Nous avons fabriqué quelques Dobros sans cylindre mais il s'agissait de modèles très bon marché, diffusés sous un autre nom.

Richard Gellis : Regal a fabriqué quelques "Dobros" avec un résonateur en étoile. Ces modèles avaient des bords recourbés, comme un violon. Y a-t-il eu des modèles National de ce type ?
Ron Lazar : Les guitares Regal à caisse métallique étaient des copies de Dobros. Toutes les guitares National ont un résonateur conique. Tous les Dobros ont un résonateur en étoile. Les guitares métalliques Dobro avaient des bords arrondis (type violon) alors que les guitares National étaient soudées. Aucune guitare National n'avait un résonateur de Dobro et aucun Dobro, en bois ou en métal, n'avait de résonateur à cône. Aujourd'hui, c'est pratiquement la même chose : alors que nous fabriquons des guitares à caisse métallique avec un résonateur en étoile, nous ne mettons jamais de résonateur à cône dans une guitare à caisse bois.

Richard Gellis : Pourquoi les bords étaient ils courbés sur les Dobros métalliques ?
Ed Dopera : Les guitares National étaient soudées. Elles se dessoudaient très fréquemment : environ 20% étaient rebutées après polissage, car la chaleur de la polisseuse les faisait éclater. Aujourd'hui, nous utilisons la soudure à l'arc pour assembler le métal, c'est beaucoup plus solide, mais ce procédé n'existait pas à l'époque.

Richard Gellis : Comment étaient fabriquées les caisses métalliques ? En deux ou trois parties ?
Ron Lazar : Les modèles à triple résonateur étaient, au départ, en trois parties (table, dos et éclisses). Les modèles Duolian avaient une caisse en deux parties : les éclisses étaient obtenues par pliage de la table et soudées au dos. Quand nous avons fait le moule pour le modèle à 14 frettes, en 1933, nous avons fait le contraire.

Richard Gellis : La plaque de la table sert à protéger le résonateur ; y a-t-il une raison particulière à la variété de modèles de plaques rencontrées sur les anciennes National ?
Ed Dopera : La plaque originelle a été conçue pour permettre au son de sortir. Rudy a découpé la première (sur le modèle 27) à la main. Quand nous avons sorti les modèles "Duolian" et "O", ils avaient, au départ, une plaque trouée comme une passoire. On changeait les motifs pour plus de variété sur les étagères des magasins, pour des séries personnalisées pour les écoles, ou sur demande. Par exemple, l'École Nationale de Musique nous en commandait 50 par mois.

Richard Gellis : Possédez-vous toujours les moules originaux du modèle National à triple résonateur ?
Ed Dopera : Non, nous avions une grande variété de moules avant guerre. Nous avons dû fermer, au début de la Seconde Guerre Mondiale, à cause des priorités gouvernementales sur les matériaux et des restrictions sur les métaux. Rickenbacker fabriquait les caisses et a, donc, récupéré les moules ; ne sachant pas s'ils seraient à nouveau utilisés un jour, ils en ont prélevé des morceaux, au fur et à mesure de leurs besoins. Quand nous les avons récupérés, après la guerre, il manquait de nombreuses pièces. Cela reviendrait beaucoup trop cher de les fabriquer à nouveau aujourd'hui.
Ron Lazar : Le seul moule qui nous reste est celui de 1933, fabriqué pour la Duolian. Fabriquer une guitare à triple résonateur, coûterait aujourd'hui plus de $100 000, rien qu'en outillage...

Richard Gellis : Saviez vous quels musiciens utilisaient vos instruments, dans les années 20 et 30 ?
Ed Dopera : Nous ne savions pas qui utilisait nos produits. Nous étions dans les affaires pour fabriquer des instruments et nous n'avons jamais donné de guitares aux musiciens célèbres. Les seules guitares que nous ayons données, le furent à Sol Hoopii et à son cousin. Sol Hoopii était un musicien hawaiien internationalement connu; il nous avait demandé de lui fabriquer un modèle à triple résonateur avec son nom gravé sur la table. Nous le lui avons donné; trois semaines plus tard, il est revenu avec son cousin, pour qui nous avons fait une guitare à manche rond. Un mois plus tard, nous avons retrouvé cette guitare dans une boutique de prêteur sur gages; à partir de ce moment là, nous avons juré de ne plus jamais donner d'instrument. Les professionnels jouent sur nos guitares car ils aiment nos produits. Dans les années 30, de nombreuses stars d'Hollywood utilisaient nos guitares mais c'était aussi dû au fait que nous étions voisins. Nous utilisions leurs photos dans nos publicités. Des gens de chez Gibson ont visité notre usine, à l'époque ; ils nous ont demandé comment on s'était débrouillé pour que les stars du cinéma adoptent nos instruments: je leur ai répondu "juste parce qu'ils aiment nos produits". Nous avons alors liquidé toutes nos actions Gibson et Martin.

Richard Gellis : Combien produisiez vous les premières années ?
Ed Dopera : Avant l'été 34, quand nous avons fusionné dans la société National-Dobro, National sortait entre 38 et 42 instruments par jour (ukulélés, banjos ténors, banjos et guitares). Dobro produisait entre 18 et 24 guitares par jour. Après la fusion, nous avons augmenté notre capacité de production et déménagé vers des locaux plus grands. En 36-37, nos meilleures années, nous produisions entre 68 et 70 instruments par jour. Dobro, dans sa première année d'activité, sortait 7 à 8 instruments par jour. En 36-37, nous faisions 30 à 32 Dobros par jour.

Richard Gellis : Les guitares à caisse métallique sont-elles faites pour un certain type de musique et le Dobro pour un autre ?
Ron Lazar : Aujourd'hui, la plus grande confusion règne dans le public. Beaucoup pensent que Dobro et National, c'est la même chose. Une National est fondamentalement un instrument à caisse métallique, bien que nous ayons fabriqué, pendant la Dépression, quelques instruments bon marché, à caisse bois. Tous les Dobros, actuels et anciens, ont un résonateur en étoile. Pour jouer du blues au bottleneck, il faut une guitare métallique, avec un résonateur à cône type National. Le Dobro est fait pour la country music; c'est-à-dire, le Dobro en bois, avec le résonateur en étoile. Nous ne mettons plus, aujourd'hui, de résonateur à cône dans une guitare à caisse bois car le son n'est pas clair et est assourdi.

Abandonnée, puis reprise en 1960 par la société "Mosrite" puis par la société OMI, la manufacture appartient aujourd'hui à Gibson.


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