Richard Gellis : Quand fut fabriqué le premier
modèle à simple résonateur ?
Ed Dopera : Il a été conçu et mis en
vente en 1929. Les clients souhaitaient un modèle
moins cher, avec un manche rond. Le modèle à
triple résonateur était très cher pour
l'époque, aussi, très peu de ces modèles
furent-ils fabriqués avec des manches ronds; on en
fabriquait uniquement sur commande du client. Nous avons
fait plus de 100 000 National à triple résonateur
et manche carré mais seulement une douzaine à
manche rond. Après le milieu des années 30,
nous n'avons fabriqué que très peu de modèles
à triple résonateur : notre guitare Hawaiienne
électrique était devenue beaucoup plus populaire.
Richard Gellis : Pourquoi les caisses des anciens modèles
National étaient-elles fabriquées dans différents
métaux ?
Ed Dopera : Les caisses des modèles Duolian et Triolian
étaient en tôle (plaquée de plomb) peinte.
La guitare "style O" était en bronze (70%
cuivre, 30% zinc) nickelé. Le modèle "S"
était en laiton (70% cuivre, 18% nickel et 12% zinc).
On utilisait chaque type de métal en fonction de
la décoration : on imprimait des scènes Hawaiiennes
au jet de sable sur les modèles "O" alors
que les modèles "S" étaient gravés,
le métal étant plus tendre.
Richard Gellis : Les différents métaux utilisés
ont-ils une influence sur le son ?
Ed Dopera : La sonorité dépend uniquement
du résonateur. Le son d'une National change à
l'usage, au fur et à mesure que le résonateur
s'aplatit. C'est ce qui différencie un Dobro neuf,
à caisse métallique et une vieille National.
On les "rôde" comme n'importe quelle guitare
acoustique.
Richard Gellis : On a l'habitude d'écrire, à
propos des guitares National, que les modèles Duolian
sont gris alors que les modèles Triolian sont "sunburst".
J'ai pu constater que c'était faux dans de nombreux
cas et que la véritable différence entre ces
modèles est la meilleure qualité de manche
de la Triolian. Qu'en est-il ?
Ed Dopera : C'est vrai, pour la Triolian et les modèles
ultérieurs, nous avons employé de l'acajou
et de l'érable. Les modèles bas de gamme avaient
des manches en aulne de Californie ; les modèles
Regal avaient des manches en basswood, un tilleul de la
région de Chicago.
On pouvait, de même, réaliser trois finitions
différentes en trois ans. Nous exposions dans les
salons en essayant, à chaque fois, d'introduire des
nouveautés. La Duolian a eu, d'abord, une finition
craquelée : on grattait la laque neuve avec une pointe.
La Triolian était, à l'origine, peinte en
brun mais nous avons réalisé différentes
finitions sur ce modèle. Sur quelques unes, on imitait
le grain du bois (acajou ou noyer) en les peignant à
la main avec un pinceau.
Richard Gellis : Aujourd'hui, vous utilisez des bois de
meilleure qualité pour vos manches...
Ed Dopera : Nous n'utilisons plus que de l'érable.
Tous les modèles à 14 frettes sont en érable
dur, de la côte Est ; pour les modèles à
12 frettes, nous employons de l'érable de la côte
Pacifique. Nous avons éliminé l'acajou, car
il n'est pas aussi rigide que l'érable : c'est un
bois stable et facile à travailler mais l'érable
est plus rigide. Depuis que nous taillons nos manches à
la machine, nous n'avons plus de difficultés pour
travailler ce bois. Dans les manches ronds actuels, nous
ajoutons également une tige réglable, pour
le raidissement.
Richard Gellis : Quand avez-vous mis, pour la première
fois, un manche à 14 frettes sur une National ?
Ed Dopera : Pendant l'été 33. Nous utilisons,
d'ailleurs, aujourd'hui, le moule fabriqué en 33
pour le modèle à 14 frettes.
Ron Lazar : Le modèle 90 d'aujourd'hui est la même
guitare que celle que nous fabriquions en 33 . Nous produisons
d'autres guitares métalliques, avec un résonateur
de 10 1/2 pouces, mais le modèle 90 a le résonateur
original, de 91/2 pouces.
Ed Dopera : Tous les Dobros à caisse bois que nous
fabriquions avaient un manche à 12 frettes. Nous
n'avons mis un manche à 14 frettes qu'à partir
de 1963. Tous les "Dobros" à 14 frettes
d'avant guerre étaient fabriqués par Regal,
à Chicago.
Richard Gellis : Quand la marque Regal est-elle apparue
?
Ed Dopera : Pendant l'été 32. Nous fabriquions
pour eux toutes les parties résonantes, résonateur,
chevalet et plaque de protection ; ils fabriquaient les
caisses et les manches. Regal a fabriqué des milliers
de "National" et de "Dobro". Le "Dobro"
Regal n'avait pas de cylindre intérieur pour soutenir
le résonateur : c'était un modèle bas
de gamme bon marché. Ce cylindre est nécessaire
dans un Dobro. Dans la National, nous utilisons un anneau
de suspension pour soutenir le résonateur. Nous fournissions
Seal & Montgomery Ward, jusqu'à ce que Regal
nous prenne le marché. Nous avons fabriqué
quelques Dobros sans cylindre mais il s'agissait de modèles
très bon marché, diffusés sous un autre
nom.
Richard Gellis : Regal a fabriqué quelques "Dobros"
avec un résonateur en étoile. Ces modèles
avaient des bords recourbés, comme un violon. Y a-t-il
eu des modèles National de ce type ?
Ron Lazar : Les guitares Regal à caisse métallique
étaient des copies de Dobros. Toutes les guitares
National ont un résonateur conique. Tous les Dobros
ont un résonateur en étoile. Les guitares
métalliques Dobro avaient des bords arrondis (type
violon) alors que les guitares National étaient soudées.
Aucune guitare National n'avait un résonateur de
Dobro et aucun Dobro, en bois ou en métal, n'avait
de résonateur à cône. Aujourd'hui, c'est
pratiquement la même chose : alors que nous fabriquons
des guitares à caisse métallique avec un résonateur
en étoile, nous ne mettons jamais de résonateur
à cône dans une guitare à caisse bois.
Richard Gellis : Pourquoi les bords étaient ils courbés
sur les Dobros métalliques ?
Ed Dopera : Les guitares National étaient soudées.
Elles se dessoudaient très fréquemment : environ
20% étaient rebutées après polissage,
car la chaleur de la polisseuse les faisait éclater.
Aujourd'hui, nous utilisons la soudure à l'arc pour
assembler le métal, c'est beaucoup plus solide, mais
ce procédé n'existait pas à l'époque.
Richard Gellis : Comment étaient fabriquées
les caisses métalliques ? En deux ou trois parties
?
Ron Lazar : Les modèles à triple résonateur
étaient, au départ, en trois parties (table,
dos et éclisses). Les modèles Duolian avaient
une caisse en deux parties : les éclisses étaient
obtenues par pliage de la table et soudées au dos.
Quand nous avons fait le moule pour le modèle à
14 frettes, en 1933, nous avons fait le contraire.
Richard Gellis : La plaque de la table sert à protéger
le résonateur ; y a-t-il une raison particulière
à la variété de modèles de plaques
rencontrées sur les anciennes National ?
Ed Dopera : La plaque originelle a été conçue
pour permettre au son de sortir. Rudy a découpé
la première (sur le modèle 27) à la
main. Quand nous avons sorti les modèles "Duolian"
et "O", ils avaient, au départ, une plaque
trouée comme une passoire. On changeait les motifs
pour plus de variété sur les étagères
des magasins, pour des séries personnalisées
pour les écoles, ou sur demande. Par exemple, l'École
Nationale de Musique nous en commandait 50 par mois.
Richard Gellis : Possédez-vous toujours les moules
originaux du modèle National à triple résonateur
?
Ed Dopera : Non, nous avions une grande variété
de moules avant guerre. Nous avons dû fermer, au début
de la Seconde Guerre Mondiale, à cause des priorités
gouvernementales sur les matériaux et des restrictions
sur les métaux. Rickenbacker fabriquait les caisses
et a, donc, récupéré les moules ; ne
sachant pas s'ils seraient à nouveau utilisés
un jour, ils en ont prélevé des morceaux,
au fur et à mesure de leurs besoins. Quand nous les
avons récupérés, après la guerre,
il manquait de nombreuses pièces. Cela reviendrait
beaucoup trop cher de les fabriquer à nouveau aujourd'hui.
Ron Lazar : Le seul moule qui nous reste est celui de 1933,
fabriqué pour la Duolian. Fabriquer une guitare à
triple résonateur, coûterait aujourd'hui plus
de $100 000, rien qu'en outillage...
Richard Gellis : Saviez vous quels musiciens utilisaient
vos instruments, dans les années 20 et 30 ?
Ed Dopera : Nous ne savions pas qui utilisait nos produits.
Nous étions dans les affaires pour fabriquer des
instruments et nous n'avons jamais donné de guitares
aux musiciens célèbres. Les seules guitares
que nous ayons données, le furent à Sol Hoopii
et à son cousin. Sol Hoopii était un musicien
hawaiien internationalement connu; il nous avait demandé
de lui fabriquer un modèle à triple résonateur
avec son nom gravé sur la table. Nous le lui avons
donné; trois semaines plus tard, il est revenu avec
son cousin, pour qui nous avons fait une guitare à
manche rond. Un mois plus tard, nous avons retrouvé
cette guitare dans une boutique de prêteur sur gages;
à partir de ce moment là, nous avons juré
de ne plus jamais donner d'instrument. Les professionnels
jouent sur nos guitares car ils aiment nos produits. Dans
les années 30, de nombreuses stars d'Hollywood utilisaient
nos guitares mais c'était aussi dû au fait
que nous étions voisins. Nous utilisions leurs photos
dans nos publicités. Des gens de chez Gibson ont
visité notre usine, à l'époque ; ils
nous ont demandé comment on s'était débrouillé
pour que les stars du cinéma adoptent nos instruments:
je leur ai répondu "juste parce qu'ils aiment
nos produits". Nous avons alors liquidé toutes
nos actions Gibson et Martin.
Richard Gellis : Combien produisiez vous les premières
années ?
Ed Dopera : Avant l'été 34, quand nous avons
fusionné dans la société National-Dobro,
National sortait entre 38 et 42 instruments par jour (ukulélés,
banjos ténors, banjos et guitares). Dobro produisait
entre 18 et 24 guitares par jour. Après la fusion,
nous avons augmenté notre capacité de production
et déménagé vers des locaux plus grands.
En 36-37, nos meilleures années, nous produisions
entre 68 et 70 instruments par jour. Dobro, dans sa première
année d'activité, sortait 7 à 8 instruments
par jour. En 36-37, nous faisions 30 à 32 Dobros
par jour.
Richard Gellis : Les guitares à caisse métallique
sont-elles faites pour un certain type de musique et le
Dobro pour un autre ?
Ron Lazar : Aujourd'hui, la plus grande confusion règne
dans le public. Beaucoup pensent que Dobro et National,
c'est la même chose. Une National est fondamentalement
un instrument à caisse métallique, bien que
nous ayons fabriqué, pendant la Dépression,
quelques instruments bon marché, à caisse
bois. Tous les Dobros, actuels et anciens, ont un résonateur
en étoile. Pour jouer du blues au bottleneck, il
faut une guitare métallique, avec un résonateur
à cône type National. Le Dobro est fait pour
la country music; c'est-à-dire, le Dobro en bois,
avec le résonateur en étoile. Nous ne mettons
plus, aujourd'hui, de résonateur à cône
dans une guitare à caisse bois car le son n'est pas
clair et est assourdi.
Abandonnée, puis reprise en 1960 par la société
"Mosrite" puis par la société OMI,
la manufacture appartient aujourd'hui à
Gibson.