Dans "Le baron perché"
d'Italo Calvino, le jeune Côme Laverse du Rondeau
se juche à vie dans les arbres pour échapper
aux plats d'escargots que sa famille l'oblige à avaler.
Julia Butterfly, elle, a fui à tire-d'aile le plancher
des hommes pour faire front à une bestiole un peu
plus monstrueuse et nocive : la société d'exploitation
forestière Pacific Lumber qui, dans le nord de la
Californie, est en passe d'abattre l'un des pans les plus
riches du patrimoine naturel américain. "Cette
région, explique Ben, abrite les derniers spécimens
de séquoias, les arbres les plus vieux d'Amérique.
Parce qu'ils donnent un bois précieux et font l'objet
d'un commerce juteux, ils ont été décimés
en quelques années. On peut juger déplacé
de s'émouvoir ainsi pour une poignée d'arbres
millénaires. Mais j'y vois davantage qu'un combat
primaire pour le respect de la nature. Il y a un symbole
très lourd derrière la destruction massive
de ces arbres, qui ont notamment toujours tenu une place
énorme dans l'univers et dans l'imaginaire des populations
indiennes. C'est une illustration implacable de la façon
dont la société et l'économie américaine
travaillent ici au gommage de la mémoire des hommes
et de leur lieu de vie. On ne déracine pas innocemment
l'épreuve du passé. Je crois que Julia a compris
cela. Elle a grimpé dans ses arbres pour qu'il en
reste au moins un, pour lutter à son échelle
contre l'oubli. C'est un geste à la fois dérisoire
et énorme."
Les quatre guides qui doivent nous mener chez miss Butterfly
accueillent Ben avec beaucoup de chaleur et un brin de timidité.
On gagne alors le droit de monter dans le 4x4, de filer
au pied des collines boisées qui surplombent la ville
de Statfford et d'en savoir un peu plus sur Julia Hill surnommée
Butterfly. La jeune femme âgée de 25 ans, appartient
à un réseau d'activistes verts de conviction
et rouges de colère. En décembre 97, elle
est montée se nicher dans un séquoia millénaire
haut d'une bonne cinquantaine de mètres et n'en est
plus redescendue, accrochée à son arbre, aidée
par un solide cortège de partisans qui la fournissent
régulièrement en vivres et en informations.
Les sbires de la Pacific Lumber, propriétaire du
terrain, on maintes fois tenté de la cueillir : ils
ont voulu l'affamer en empêchant les ravitaillements,
ont envoyé les flics à l'assaut de l'arbre,
ont dépêché des hélicoptères.
En vain. Même les terribles tempêtes déclenchées
par El Niño en janvier 98 n'ont pas eu raison d'
elle. En sa sylvestre solitude, Butterfly fait mieux que
tenir bon. Elle chante une autre vie, reprend à son
compte cet air ancestral qui dit qu'à force se retrancher
du monde, on n'en touche parfois le coeur. Certains observateurs
racontent que de loin, on voit parfois sa silhouette danser
à la cime du séquoia - qu'elle escalade librement,
à mains nues.
Il y a dans cette histoire une sorte de jusqu'au-boutisme
poétique qui laisse rêveur, contemplatif. À
nos côtés, Ben goûte attentivement le
récit, pose quelques questions. L'oiseau Butterfly
semble de plus en plus fasciner l'oiseau Harper. Pas seulement
la Lady conservationist qui, par le biais de son téléphone
portable ou d'un site internet, appelle les écolos
du monde entier à l'agit-prop. Mais aussi, mais surtout,
la grande enfant qui refuse de se coucher, de vivre à
l'horizontale et qui a grimpé à ses rêves
pour n'en plus revenir.
Il faudra ensuite crapahuter une heure et demie dans le
grand calme d'une forêt agrippée à flanc
de mont, meurtrie par les coupes sauvages. Pédagogues,
nos guides nous montrent ici la bouse fraîche d'un
ours, là une plante venimeuse qui peut vous instiller
son poison à travers les vêtements. On se croirait
dans ce parcours d'initiation à la nature. Est-ce
le temps qui se voile et se refroidit lentement par le haut
des collines ? Le visage de Ben qui se rembrunit de plus
en plus, sa voix qui s'assourdit ? Toujours est-il que la
ballade prend une drôle de tournure solennelle, s'
aggrave. Puis bascule soudain dans un doux délire
onirique : à quelques centaines de mètres,
juste en dessous de la ligne de crête que grignote
lentement la brume, on aperçoit dans un arbre titanesque
les formes bleues d'une tente de fortune, flottant de manière
irréelle à plus de 30 m du sol, simplement
arrimée à une plate-forme de planches, un
radeau suspendu. Ben ne parle plus que pour répéter
inlassablement "It's crazy, man, it's crazy... ".
Au pied du séquoia, on en mène pas trop large.
Le tronc démesuré semble jaillir du sol comme
un geyser de bois. L' écorce, bossuée, crevassée,
évoque la peau calleuse d'un gigantesque reptile,
la carapace d'un animal préhistorique. Pour celui
qui, depuis l'enfance, a pris l'habitude de converser avec
les arbres, la rencontre ne peut être qu'intimidante.
Luna - c'est le que nom que Butterfly a donné au
séquoia - est un géant dont la respiration,
faite de craquements et de souffles, habite le silence alentour.
On se tait, on regarde ses petits pieds. Sur le sol : des
bougies déposées par des moines bouddhistes
venus en voisin, les dessins de quelques enfants passés
par là. On balance deux, trois idioties pour détendre
l'atmosphère. La voix de Julia surgit du haut-parleur
d'un talkie-walkie : lumineuse, éclairée de
toutes parts, rigolarde. Une fille bien en vie. Ben, lui,
est de plus en plus silencieux, retranché. une corde
descend, on le harnache, on le sécurise. Il sera
le seul à monter, lentement. L'ascension durera trois
bons quarts d'heure, jusqu'à ce que le corps du chanteur,
comme réduit à la taille d'un écureuil,
disparaisse derrière les dernières branches,
une trentaine de mètres au-dessus de nous. De la
rencontre et de ce qui sera dit et chanté là-haut,
entre ciel et terre, à l'insu de tous, on ne saura
rien. Il nous parviendra de temps en temps quelques éclats
de rire, des bribes de phrases, semées jusqu'à
nous. |