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Le Baron Perché | Rencontre avec Julia 'Butterfly' Hill
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Article et interview par Richard Robert.
Les Inrockuptibles - 8/14 septembre 99 - N°211 - (extrait).
Reproduction avec l'aimable autorisation des Inrockuptibles.

Le lendemain, le convoi s'est arrêté dans la ville côtière d'Eureka: la mini tournée, qui promène les musiciens dans divers endroits de la Côte Ouest, fait relâche pour un jour. De quoi s' adonner a priori à diverses glandouilleries relaxantes. Ben préférera mettre ce temps libre à profit pour partir à la rencontre d'une admiratrice d'un genre assez particulier. "Il y a un peu plus d'un an, on m' apprit qu'une jeune femme très étonnante appréciait mon travail. Elle répondait au nom de Julia Butterfly et d'après ce qu'on savait d'elle, elle habitait depuis plusieurs mois en haut d'un séquoia de la forêt californienne, d'où elle refusait obstinément de redescendre."

 Ben Harper
Ben Harper - Photo © Eric Mulet

Dans "Le baron perché" d'Italo Calvino, le jeune Côme Laverse du Rondeau se juche à vie dans les arbres pour échapper aux plats d'escargots que sa famille l'oblige à avaler. Julia Butterfly, elle, a fui à tire-d'aile le plancher des hommes pour faire front à une bestiole un peu plus monstrueuse et nocive : la société d'exploitation forestière Pacific Lumber qui, dans le nord de la Californie, est en passe d'abattre l'un des pans les plus riches du patrimoine naturel américain. "Cette région, explique Ben, abrite les derniers spécimens de séquoias, les arbres les plus vieux d'Amérique. Parce qu'ils donnent un bois précieux et font l'objet d'un commerce juteux, ils ont été décimés en quelques années. On peut juger déplacé de s'émouvoir ainsi pour une poignée d'arbres millénaires. Mais j'y vois davantage qu'un combat primaire pour le respect de la nature. Il y a un symbole très lourd derrière la destruction massive de ces arbres, qui ont notamment toujours tenu une place énorme dans l'univers et dans l'imaginaire des populations indiennes. C'est une illustration implacable de la façon dont la société et l'économie américaine travaillent ici au gommage de la mémoire des hommes et de leur lieu de vie. On ne déracine pas innocemment l'épreuve du passé. Je crois que Julia a compris cela. Elle a grimpé dans ses arbres pour qu'il en reste au moins un, pour lutter à son échelle contre l'oubli. C'est un geste à la fois dérisoire et énorme."

Les quatre guides qui doivent nous mener chez miss Butterfly accueillent Ben avec beaucoup de chaleur et un brin de timidité. On gagne alors le droit de monter dans le 4x4, de filer au pied des collines boisées qui surplombent la ville de Statfford et d'en savoir un peu plus sur Julia Hill surnommée Butterfly. La jeune femme âgée de 25 ans, appartient à un réseau d'activistes verts de conviction et rouges de colère. En décembre 97, elle est montée se nicher dans un séquoia millénaire haut d'une bonne cinquantaine de mètres et n'en est plus redescendue, accrochée à son arbre, aidée par un solide cortège de partisans qui la fournissent régulièrement en vivres et en informations.
Les sbires de la Pacific Lumber, propriétaire du terrain, on maintes fois tenté de la cueillir : ils ont voulu l'affamer en empêchant les ravitaillements, ont envoyé les flics à l'assaut de l'arbre, ont dépêché des hélicoptères. En vain. Même les terribles tempêtes déclenchées par El Niño en janvier 98 n'ont pas eu raison d' elle. En sa sylvestre solitude, Butterfly fait mieux que tenir bon. Elle chante une autre vie, reprend à son compte cet air ancestral qui dit qu'à force se retrancher du monde, on n'en touche parfois le coeur. Certains observateurs racontent que de loin, on voit parfois sa silhouette danser à la cime du séquoia - qu'elle escalade librement, à mains nues.

Il y a dans cette histoire une sorte de jusqu'au-boutisme poétique qui laisse rêveur, contemplatif. À nos côtés, Ben goûte attentivement le récit, pose quelques questions. L'oiseau Butterfly semble de plus en plus fasciner l'oiseau Harper. Pas seulement la Lady conservationist qui, par le biais de son téléphone portable ou d'un site internet, appelle les écolos du monde entier à l'agit-prop. Mais aussi, mais surtout, la grande enfant qui refuse de se coucher, de vivre à l'horizontale et qui a grimpé à ses rêves pour n'en plus revenir.

Il faudra ensuite crapahuter une heure et demie dans le grand calme d'une forêt agrippée à flanc de mont, meurtrie par les coupes sauvages. Pédagogues, nos guides nous montrent ici la bouse fraîche d'un ours, là une plante venimeuse qui peut vous instiller son poison à travers les vêtements. On se croirait dans ce parcours d'initiation à la nature. Est-ce le temps qui se voile et se refroidit lentement par le haut des collines ? Le visage de Ben qui se rembrunit de plus en plus, sa voix qui s'assourdit ? Toujours est-il que la ballade prend une drôle de tournure solennelle, s' aggrave. Puis bascule soudain dans un doux délire onirique : à quelques centaines de mètres, juste en dessous de la ligne de crête que grignote lentement la brume, on aperçoit dans un arbre titanesque les formes bleues d'une tente de fortune, flottant de manière irréelle à plus de 30 m du sol, simplement arrimée à une plate-forme de planches, un radeau suspendu. Ben ne parle plus que pour répéter inlassablement "It's crazy, man, it's crazy... ". Au pied du séquoia, on en mène pas trop large. Le tronc démesuré semble jaillir du sol comme un geyser de bois. L' écorce, bossuée, crevassée, évoque la peau calleuse d'un gigantesque reptile, la carapace d'un animal préhistorique. Pour celui qui, depuis l'enfance, a pris l'habitude de converser avec les arbres, la rencontre ne peut être qu'intimidante. Luna - c'est le que nom que Butterfly a donné au séquoia - est un géant dont la respiration, faite de craquements et de souffles, habite le silence alentour. On se tait, on regarde ses petits pieds. Sur le sol : des bougies déposées par des moines bouddhistes venus en voisin, les dessins de quelques enfants passés par là. On balance deux, trois idioties pour détendre l'atmosphère. La voix de Julia surgit du haut-parleur d'un talkie-walkie : lumineuse, éclairée de toutes parts, rigolarde. Une fille bien en vie. Ben, lui, est de plus en plus silencieux, retranché. une corde descend, on le harnache, on le sécurise. Il sera le seul à monter, lentement. L'ascension durera trois bons quarts d'heure, jusqu'à ce que le corps du chanteur, comme réduit à la taille d'un écureuil, disparaisse derrière les dernières branches, une trentaine de mètres au-dessus de nous. De la rencontre et de ce qui sera dit et chanté là-haut, entre ciel et terre, à l'insu de tous, on ne saura rien. Il nous parviendra de temps en temps quelques éclats de rire, des bribes de phrases, semées jusqu'à nous.

Ben Harper
Ben Harper - Photo © Eric Mulet

Juste avant la tombée du jour, Ben redescendra, muet de bonheur, langue et coeur noués, éreinté et serein. "C'est l'un des jours les plus forts et les plus invraisemblables de ma vie", lâchera-t-il simplement avant de s'abîmer dans un silence dont il ne ressortira plus guère. J'aime les gens capables de s'inventer leur monde, de s'emparer de leur destin, nous confiait-il quelques heures plus tôt. Ils m'intéressent plus que ceux qui prétendent détenir la vérité universelle et qui souhaitent l'imposer aux autres. Je crois à la force des individualités. Tous ceux qui prennent leur vie en main savent qu'ils sont seuls, fatalement. Mais en frottant ces solitudes entre elles, on peut provoquer de belles étincelles et allumer des feux que rien ne pourra éteindre. C'est pour cette raison que j'ai faim de rencontres comme celle-la." Dans "Le baron perché, on peut lire : "C'était un solitaire qui ne fuyait pas les hommes. Au contraire, on eût dit qu'il ne pouvait s'en passer."

Un mois plus tard, à l'heure de l'interview, Ben Harper n'est toujours par redescendu de son arbre. "Julia mène un bon combat, c'est incontestable. C'est une héroïne des temps modernes, qui essaye de dire ce qu'elle aime. C'est une grande vivante, une femme attisée par l'existence. Une rebelle de l'âme. Une semaine après être monté la voir, je me pinçais encore pour y croire, pour être sûr que je n'avais pas rêvé. Il a fallu que je revienne à ma réalité - les concerts, la sortie de mon nouvel album. Mais cette folle journée est restée imprimée en moi. Elle va m'inspirer longtemps." L'américain est ainsi, qui trouve en chaque circonstance autant de matière à briller, a brûler.

Le soir de son concert à Eureka (Californie) le 4 juin 1999, Ben Harper dédie I shall not walk alone/Je me marcherai plus seul à Julia Butterfly Hill.


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