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Concert au Hult Center - Eugene (Oregon)
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Par Richard Robert - Les Inrockuptibles - 8/14 septembre 99 - N°211 - (extrait)
Reproduction avec leur aimable autorisation.

Hult Center - Eugene Oregon

S'il est des circonstances où l'Amérique ne manque jamais de fasciner, c'est bien lorsqu'elle s'affiche en démocratie discrètement pénitentiaire - et qu'elle assume ça très bien. Quand chaque citoyen devient suspect dans l'intérêt de tous. Quand la vie est cette longue période de probation qui, au moindre faux pas, à la moindre attitude de travers, peut vite se commuer en mise à l'ombre.
Ou encore : quant un concert, fût-il de Ben Harper, se transforme en promenade ultra surveillée, où les consciences sont invitées à se défouler dans le plus strict respect de l'ordre. Imaginez un peu. Vous entrez dans le Hult Center, un grand théâtre moderne qui fait la fierté d'Eugene - un trou moyen de l'Oregon. vous croyez vous rendre à un concert de rock ou à quelque chose d'approchant, c'est-à-dire à un divertissement gentiment encadré, sans plus.
Vous vous retrouvez sans rien comprendre dans un bunker fliqué du parterre au balcon, quadrillé par des agents de surveillance équipés de micros HF,barbus et charpentés comme des bûcherons. Vous remarquez aussi de pauvres filles qui ont décroché un chouette emploi jeunes : affublées d'un tee-shirt "alcoohol monitors", elles sont chargés détecter les pochetrons qui se seraient infiltrés dans l'assistance. Dès qu'une odeur d'herbe plane entre les rangs, tout ce petit peuple de lardus s'agite frénétiquement, comme une meute de chiens policiers sevrés de coke.

Vous vous demandez quelle méchante mouche a pu piquer les gérants de la salle. L'ambiance n'est pourtant pas franchement à l'insurrection. Vous découvrez même un public de 2000 personnes particulièrement coopératif : chacun s'en tient au siège qui lui a été alloué, se trémousse sagement dans les limites du demi mètre carré autorisé - tout contrevenant étant de toute façon immédiatement ramené au calme et à la raison. Vous en concluez une fois de plus que l'Amérique, quand elle se lâche vraiment, a cette manie très instructive de dévoiler avant tout le monde les dernières innovations en matière d'enfer sur Terre.

Et ben Harper, dans tout ça ? Une grâce de tous les instants. Autour de lui, tout peut bien être mocheté, fumier, désespérance ; lui rayonne. Sauvé. Ne sait pas faire autrement. Né pour briller. Avec son énergie coutumière, le Californien lève sa moisson musicale faite de croisement et de superpositions, de vieilles semailles et de nouveaux gestes, d'arpentages tous azimuts. Slide-guitar sur les cuisses, visage volontaire penché sur l'ouvrage, il travaille sans relâche sur l'établi de ses désirs, pousse des rugissements de plaisir cru qui résonnent comme d'amoureux cris de guerre.

D'abord apparue comme une belle séquelle du blues acoustiques d'hier et d'avant hier, la musique tellurique de ben harper s'alimente aujourd'hui abondamment à l'énergie blanche du rock ; mais son épicentre se déplace de plus en plus vers la Soul, dont elle épouse les vibrations nerveuses, les trépidations charnelles. Les sons saturés, de plus en plus présents, électrisent ces chansons plus qu'ils ne les électrifient. La jouissance, qui est la colère heureuse des vrais vivants, irrigue chacune des plages où la voie vient apposer sa brûlante empreinte. Peu de bavardage entre les chansons : tout semble se (dé)mesurer à l'échelle illimitée des sensations. En fin de partie, Harper livre même une incendiaire version de "Sexual Healing" qui, si la salle n'était pas aussi contrôlée par les pompiers de service, pousserait sans doute le public à de singulière bacchanales. Son groupe, les Innocent Criminals, peut bien lui planter un décor parfois trop massif : rien ne parvient vraiment à écraser ses chansons grimpantes, qu'il arrache sans mal des terres nourricières américaines pour les propulser dans quelque stratosphère connue de lui seul.

Au fil des temps, Ben Harper est devenu l'un des rares musiciens à savoir combiner artisanat traditionnel et grand professionnalisme : même mise en son sous le signe de l'efficacité, la secrète pureté de son écriture peut rester intacte. Du coup, Harper est aussi l'un des rares à savoir imposer l'intimité d'une parole dans le gigantisme d'un show - ce mot auquel seuls les Américains peuvent donner un sens. S'il a gravi sans dommage les échelons glissants de la notoriété (notamment aux Etats-Unis, où il accède peu à peu au statut de star), c'est d'abord parce qu'il ne s'est jamais départi d'un sens musical aigu, chevillé au corps, à l'âme et à la langue depuis ses riches années de jeunesse - lorsqu'il s'amusait, enfant, à déchiffrer la geste intemporelle du Blues. il faut voir la fluidité naturelle avec laquelle notes et mots coulent dans ses veines, sa voix, ses doigts : une vraie liberté de circulation.

Cette aisance presque insolente, associée à un incontestable magnétisme, suffirait à faire de Ben Harper une icône de plus dans la quincaillerie religieuse du Rock. Mais sur scène, le Californien, finalement très calme, très sobre dans les tourbillons ascensionnels qu'il ne cesse de provoquer, désamorce lui-même tout risque de dévotion, ramène ses miracles à hauteur d'homme. Pas de prêchi-prêcha mystique, pas de poses d'enragé, pas de leçons de choses, pas de charisme bon marché. Ce soir-là, à Eugene, toutes les conditions sont réunies pour transformer sa prestation en vaste bondieuserie : d'un côté l'artiste souverain, en liberté, de l'autre un public soumis, asservi de bonne grâce aux règles militaires de l'entertainment. A aucun moment, pourtant, on n'aura l'impression que l'audience s'agenouille mécaniquement devant un intouchable messie. Le chant sans entraves de Ben Harper est de ceux qui appellent des formes ouvertes de ferveur et d'admiration. Celui qu'on regarde et écoute, là-haut sur la scène, n'a pas gueule barbue ni vocation barbante de prophète. Ce serait plutôt un bel oiseau sur sa branche - un oiseau qui, lui aussi, aurait pu chanter "I have tried / In my way / To be free" (J'ai essayé / A ma façon / D'être libre).

Plus tard, une scène en dira long sur les relations assez singulières que Ben Harper entretient avec son public. A quelques pas du car qui doit le conduire vers sas prochaine destination, le chanteur papote et plaisante avec une vingtaine de personnes. Autour de lui frissonne l'inévitable corolle de fanatiques - qui, s'ils ne se retenaient pas, lui arracheraient probablement une touffe de cheveux, un doigt, son pantalon... Mais il y a là aussi des types et des filles sans histoire et sans hystérie, simplement venus partager un bout de conversation avec un homme de paroles, un homme de chant. Pendant cinq minutes, un vigile du Center, se sentant pousser du zèle, viendra jouer les bodyguards. Très vite agacé, Ben harper lui demandera d'aller assouvir ailleurs ses fantasmes hollywoodiens. la petite sauterie se poursuivra pendant une bonne heure et demi, à la coule, sans que jamais, le chanteur ne montre un signe de lassitude ni une once de cynisme - rien, ici, qui ne pue le service après-vente. "Personne ne m'oblige à traîner ainsi à la sortie des concerts. Simplement, ça me semble évident d'aller parler avec de gens qui ont fait l'effort de venir me voir. Les demandes de certains d'entre-eux me surprennent parfois, parce que je n'ai moi-même jamais vraiment eu une âme de fan. Mais ces discussions improvisées peuvent aussi donner lieu à de vraies découvertes. Toute personne qui voyage connait la valeur de ces rencontres de hasard : elles peuvent t'enrichir profondément, même si elles ont souvent des chances d'êtres sans lendemain. Ce métier est organisé d'une telle façon que toutes les possibilités d'échange ont été considérablement réduites. J'essaie à ma façon de ne pas perdre le contact avec ceux qui prennent la peine de m'écouter."

En voyant le chanteur regagner le car le visage et la voix incroyablement reposés, on se dira que ce garçon, décidément, doit détenir secret qui l'aide à se préserver de toutes les usures. Il faut dire que lui et ses proches - dont Jean-Pierre Plunier, ami de longue date et manager-producteur depuis ses débuts - ont visiblement le don de placer chaque minute de travail sous le sceau d'une incassable simplicité : pas d'organisation lourdingue, pas d'intermédiaires parasites, pas de parano instituée. À égalité de notoriété et de cheminement artistique on ne voit guère qu'une PJ Harvey pour présenter une telle fraîcheur d' âme, un calme si olympien, une aptitude si naturelle à se détourner des contraintes (de temps, d'image, de carrière) et à s'extraire de la sottise ordinaire propre à l'économie du disque.

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Mercredi 2 juin 1999 - Hult Center For the Performing Arts: Eugene, OR
Première partie : Galactic
Set: The Will to Live, Gold to Me > Fight For Your Mind, Give a Man a Home, Burn One Down, God Fearing Man, Excuse Me Mr./Burnin' & Lootin', Mama's Trippin', Glory & Consequence, Roses From My Friends, Ground On Down, Faded.
E: Not Fire Not Ice, Walk Away, I Shall Not Walk Alone, Sexual Healing, Please Me Like You Want To, Voodoo Child (Slight Return) (Kashmir).
notes: As Ben was about to start Not Fire Not Ice, there was dead silence in the theatre and someone yelled, "I am going to sleep so well tonight!" Ben just started busting up laughing and then said, "You guys are bomb."
Setlist - source www.benharper.net


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