| Les grands interprètes
du blues |
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"Mississippi"
John Hurt (1894 - 1966) — Ce travailleur
agricole, chanteur et guitariste à ses heures de
loisirs, commença à se produire au début
du siècle, à une époque où la
guitare n'était pas encore un instrument couramment
utilisé. Il apparaît être plus songster
que bluesman; il collecte les chansons qu'il apprécie,
les arrange à sa façon et les joue dans les
bals le samedi soir. En 1928, une unité mobile de
Vocalion débarque dans sa
ville natale d' Avalon, Mississippi,
le repère et le convoque quelques mois plus tard
à New-York pour une séance d'enregistrement
sous la direction de Lonnie
Johnson. La crise de 1929 marque un coup d'arrêt de
la production musicale aux Etats-Unis. Il retourne dans
sa ferme à Avalon mais sans qu'il ne s'en doute,
les six 78 tours sortis sous son nom le font connaître
des spécialistes. L'un d'eux se met en tête
de le retrouver pour le ramener au festival de Newport.
Il n'a pas de mal; "Avalon my home town" (Avalon,
ma ville) l'un de ses morceaux, le mène directement
chez lui. Illustration : Collection John Pearse |
Dans les années 60 se produit un regain d'intérêt
considérable auprès des étudiants de
la côte Nord-Est américaine, puis de l'ensemble
du public, pour tout le folklore américain (Folk,
Bluegrass, Ragtime et Blues). Le public blanc délaisse
le "Chicago Blues" et ses guitares suramplifiées
et manifeste un intérêt grandissant pour le
Blues rural, essentiellement acoustique. C'est ce que l'on
nomme l' American Folk Blues Revival. Ce mouvement
rattrape Mississippi John Hurt; il est enfin reconnu d'un
large public. |
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Ben
Harper : "Le jour où je l'ai entendu
pour la première fois, j'ai su qu'il fallait vraiment
que j'aille dans cette direction. Ses chansons sont les
premières que j'ai appris à jouer. Il est
l'un de mes principaux inspirateurs pour mon travail de
la voix et mon jeu de guitare. Ce type, dont la principale
préoccupation était de prendre sa guitare
et de chanter ses petites chansons enregistre ses disques
en 1928; pas beaucoup de répercussions, la crise
aidant, il repart dans sa ferme. Et plus de trente ans après
on vient le chercher dans sa ferme, lui qui n'est même
pas au courant que ses vieux 78 tours en ont fait un personnage
culte pour les groupes des sixties anglais et les folkeux
américains. Ce type génial n'avait jamais
rien demandé à personne. Sans me comparer
à lui, mon aspiration est la même: mes disques
se vendent... tant mieux. Ils ne se vendent pas... tant
pis, je continuerai quand même à faire de la
musique." |
The
Library of Congress — Nombreux
sont ceux qui sans la Bibliothèque du Congrès
seraient restés d'illustres anonymes. En 1928, quatre
riches Américains (Andrew Mellon, Mme Miller, Mme
Parker et John Barton Payne) procurent de substantiels fonds
pour la création d'un département d'archives
consacré à la musique populaire américaine.
Il s'agit de préserver mais aussi d'éditer
des archives musicales sous toutes ses formes...
John A. Lomax directeur du département,
lance en 1933 un ambitieux programme de recherche dans le
domaine du Folklore Noir: Blues, Spirituals, Hollers, Field-hollers...
Il mène des enquêtes approfondies dans le Sud
afin de dénicher de nouveaux artistes. De 1933 jusqu'en
1942 une équipe mobile composée de deux voitures
et d'un camion-studio parcoure les plantations, les pénitenciers,
les marchés...
4 000 titres, 850 interprètes, tous enregistrés
sur 78 tours.
Producteurs avisés, Lomax père et fils, obtiennent
des bluesmen des prestations de haut niveau, entrecoupées
d'interviews qui apparaissent comme des témoignages
inégalés sur eux-même. Seront ainsi
découverts, au gré des visites quelques-uns
des artistes les plus connus aujourd'hui, dont Muddy
Waters et Leadbelly (ce dernier
ayant d'ailleurs été gracié suite à
l'intervention de Lomax). Cette institution dispose d'un
grand nombre de raretés qui ont permis de mieux appréhender
l'histoire du Blues. Tout n'a pas été encore
exploité. Il s'agit maintenant de transférer
sur des supports modernes cette mine d'enregistrements. |
Delta Blues
— C'est l'une des formes les plus primitives du genre,
caractérisée par des basses omniprésentes,
des rythmiques hypnotiques et un chant particulièrement
intense.
Dans les années 20, de nombreux chanteurs et guitaristes
parcourent le Delta du Mississippi. Ce Delta regroupe une
partie des Etats du Mississippi, Louisiane, Arkansas et
Alabama. Se forment dès lors des communautés
informelles d'artistes. C'est ainsi qu'à l'intérieur
du Delta vont circuler les mêmes techniques et styles.
Le jeu est peu sophistiqué (sauf chez John Hurt et
Robert Johnson) mais imaginatif. Il se caractérise
par des rythmes lancinants et syncopés.
Ben Harper : "Les phrases du type
"I want to be ready to put on my long white robe",
sont issues du vieux Delta Blues et du Gospel. Ce titre
provient directement de cette tradition. Cela parle de rédemption
pour gagner une meilleure vie après la mort." |
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Charley
Patton (vers 1887 - 1934) — Individu
violent et belliqueux, élevé sur une grande
plantation, illettré, il est découvert par
H.C. Speir (dénicheur de la Compagnie Paramount)
et devient le premier professionnel connu du Delta. Patton
convaincra Paramount de produire Son House l'été
1930 ("My black Mama", "Preaching Blues"...).
Il joue souvent à la façon hawaiienne. Précurseur
du bottleneck, il extirpe de sa "National" des
plaintes aiguës - accordé en open Sol ou de
Mi. Il trace le chemin de Robert Johnson et de la jeune
génération.
Sa voix âpre et angoissée se pose sur des mesures
irrégulières et syncopées. Il ajoute
une mesure ça et là pour coller aux paroles,
fait déraper sa voix avant de débuter, pour
accentuer la tension; tout se fait au feeling. |
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Son
House (1902 - 1988) né Eddie House Jr.
— Alors que son père et son oncle jouaient
dans un petit orchestre, lui, chantait dans le choeur de
l'Eglise locale. Il apprend la guitare au Mississippi à
la fin des années 20 et commence à gagner
sa vie avec la musique. L'idée de jouer lui vient
un samedi soir de l'année 1927 lorsqu'il voit un
certain Willie Wilson faire zinguer ses cordes avec une
petite bouteille de médicament. Il achète
alors une guitare pour $1,5 à un nommé Franck
Hopkins. Elle s'avère être en ruine; le fonds
était fendu. Il s'aperçoit plus tard qu'elle
n'a que cinq cordes. Il s'en va demander conseil à
Wilson. Celui-ci accepte gentiment de l'aider. Il colle
une bande pour consolider le fond, rajoute la corde manquante,
accorde la guitare "à l'espagnol" et lui
montre deux accords. |
Son House prend alors une
vieille bouteille et fabrique son propre bottleneck, se
coupe deux fois sur le tranchant du goulot mais réussit
à faire zinguer ses cordes. Rapidement il accorde
sa guitare à sa manière, se rappelant qu'à
l'Eglise il chantait souvent en Do Ré Mi.
Deux semaines plus tard il était déjà
capable de reproduire un petit air de Willie Wilson. Lorsqu'il
le rencontre à nouveau, il lui montre ce qu'il a
réussi à faire. Wilson l'invite immédiatement
à le suivre dans un bal, convainquant le débutant
qu'il était suffisamment bon pour l'accompagner.
Wilson parti pour une autre région, Son House se
met à travailler seul et devient peu à peu
songwriter. Il enregistre ses plus beaux titres en 1930
dans " Son House / Blind Lemon Jefferson" USA
Biograph 12040.
Il se fera surtout connaître dans le Delta en jouant
de la Steel Guitar.
Muddy Waters: "Il parcourait le Delta à l'époque
et j'aimais l'entendre jouer de la guitare. Il se servait
d'un bottleneck et pouvait sortir un son vraiment plaintif".
Lomax qui avait installé son matériel d'enregistrement
à un carrefour de Robinsville (ville natale de Robert
Johnson), le redécouvre en 1942. Il enregistre "Son
House : The Library of Congress Sessions" USA Folklyrics
9002.
L'année suivante il trouve un travail de porteur
et arrête la musique en 1948. Le succès du
Chicago blues (blues urbain), se fait au détriment
du blues rural.
Il réapparaît avec le Folk Blues Revival en
1964. Il reçoit l'une des plus belles ovations qu'un
artiste de Blues ait connu lorsqu'à Paris, en 1967,
il finit sans s'en rendre compte, son "Preachin' Blues"
privé de sonorisation, donnant à sa prestation
un caractère d'autant plus poignant.
Pourtant son oeuvre n'a pas eu les égards qu'il mérite;
tous les enregistrements qu'il a fait chez Paramount n'ont
pas été retrouvés. Il se retire en
1971 à l'âge respectable de 69 ans, triomphant
(même si ce triomphe n'a pas été médiatique). |
| Robert
Johnson (8 Mai 1911 - 16 août 1938) |
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Il est le bluesman le
plus mythique de l'histoire de la musique populaire américaine.
Lorsqu'il rencontre Son House et Willie Brown, il se débrouille
à l'harmonica. Il les suit dans les bals du samedi
soir. Il apprend à jouer de la guitare tout seul
et en seulement six mois. Il était capable de reproduire
tout ce qu'il entendait. Remarqué par un représentant
d'American Record Corporation qui le recommande à
Don Law (Vocalion), il enregistre deux sessions.
La première; un enregistrement dans une chambre d'hôtel
de San Antonio les 23, 26 et 27 novembre 1936.
Les 19 et 20 juin 1937, il enregistre en studio à
Dallas son deuxième et dernier album.
"King of the Delta Blues
Singers" Vol I USA Columbia 1654, Vol II 30034 est
l'un des chiffres de vente les plus élevés
du Blues.
S'il s'inspire nettement de Son House, Lonnie Johnson, Willie
Brown et Skip James, il imprime sa personnalité.
Reprenant les techniques de guitare du Mississippi, il apparaît
très inventif. On relève des changements de
rythme complexes dans "Terraplane Blues". Son
bottleneck "crie" avec une intensité exceptionnelle,
l'utilisant de façon très moderne. "Love
in vain" est l'occasion d'alterner des accords plaqués
et étouffés, le tout avec un effet staccatto
(piqué).
C'est le premier musicien connu à avoir utiliser
à la guitare les basses marchantes (Walking basses)
du Boogie-Woogie. Ce style est une création des pianistes
noirs des "Barrelhouses" qui martèlent
de la main gauche et de façon continue, huit basses
par mesure, donnant l'impression d'une marche en cadence
(Walking basses). La main droite, elle, improvise dans le
rythme ou à contre-courant.
C'est le lien entre le Country-Blues et le Blues moderne.
Il accentue particulièrement le rythme, ce qui sera
à l'origine du Chicago Blues.
Il était prévu qu'il se produise au Carnegie
Hall, produit par John Hammond mais se dernier apprendra
qu'il est mort deux semaines auparavant.
Robert Johnson a été vraisemblablement assassiné
par un homme qui lui avait dit de ne pas toucher à
sa femme. Son House seule source d'influence morale qu'aurait
eu Johnson avoue qu'il fut surpris que Robert ait vécu
aussi longtemps; "s'il voyait dans un bal une fille
qui lui plaisait, il essayait de l'emmener avec lui sans
se soucier de celui qui l'accompagnait".
L'oeuvre est mince mais d'une incommensurable valeur artistique.
Nombreux sont ceux qui s'en réclament. "Love
in vain" fut repris par les Rolling Stones, "I
believe I'll dust my broom" fut le plus grand succès
d'Elmore James, Cream reprend "Crossroad Blues",
on ne compte plus les reprises de "Sweet home Chicago"
et de Rambling on my mind"... |
| Ben
Harper : "Je devais avoir seize ans environ
quand j'ai commencé à jouer du Blues. J'ai
appris à jouer tout seul en écoutant notamment
les disques de Robert Johnson. J'apprécie la qualité
de sa voix, ses paroles et sa technique à la guitare.
J'écoutais tellement ses disques qu'ils étaient
rayés. J'ai passé la première année
à casser les cordes. Robert Johnson jouait tellement
haut, il avait une voix tellement aiguë... J'utilisais
des cordes très, très légères
mais malgré cela je continuais à les casser.
Jusqu'au jour où j'ai vu une photo [ci-contre]
de lui avec un capodastre sur le manche.
Le botlleneck-slide, ça sonne trop comme du Delta
Blues or je ne suis pas originaire du Delta. Je ne voulais
pas réinterpréter ce Blues, j'ai déjà
mon propre Blues. Je me suis aperçu que tout avait
été fait dessus, il n'y avait plus beaucoup
de place pour l'expression libre. Alors j'ai commencé
à jouer de la guitare sur les genoux, avec un slide-bar.
Ce n'est qu'avec la Weissenborn que j'ai découvert
ma vraie voie, mon propre moyen d'expression, elle appartenait
à ma famille et était là depuis longtemps,
elle m'attendait. |

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Skip
James (1902 - 1969) né Nehemiah James
— Né à Bentonia (Mississippi), James
est l'un des rares chanteurs de Blues à être
allé au lycée. Repéré en 1930
par H.C. Speir, il enregistre 17 titres, dont quatre au
piano, sur 26 faces, le tout en trois jours mais ses chansons
ne seront jamais commercialisées. Déçu,
pas entièrement payé, il part pour Dallas
où il entame une carrière d'homme d'Eglise.
Son chant est un héritier des Field-hollers typiques
du Mississippi. Sa voix de tête (falsetto) et son
registre, principalement mineur, produisent un effet étrange. |
Il joue dans une progression
I IV V. Il joue la ligne mélodique en finger-picking,
à l'unisson avec la voix, avec plus ou moins une
octave lorsqu'il chante en falsetto. De sa technique au
piano, il ressort des schémas rythmiques complexes
entre les parties chantées. Il sera redécouvert
au festival de Newport en 1964. Son grand succès
commercial fut "I'm so glad", repris par Cream.
Moins connu mais qui a influencé de nombreux artistes;
"Devil got my woman". James n'aura jamais vécu
de sa musique et meurt dans la pauvreté. |
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