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Cet historique
a pour objet de retracer l'action politique de Martin Luther
King Jr. Il est constitué d'extraits de l' "Histoire
des Noirs américains au XXe Siècle" de
Nicole Bacharan, paru aux "Éditions complexe".
Les derniers développements relatifs à l'enquête
sur son assassinat, sont tirés du magazine "L'Histoire"
n° 219 (mars 1998) - article du Professeur Kaspi André.
Martin Luther King est né à Atlanta le
15 janvier 1929.
(Fils de Martin Luther King Senior et d'Alberta Williams
King).
Issu d'une famille bourgeoise, il bénéficie
d'un environnement culturel favorable.
Il devient pasteur baptiste à l'âge de 19 ans,
dans la tradition de son père (pasteur à l'Eglise
Baptiste d'Ebenezer à Atlanta) et de son grand-père.
[Le mouvement baptiste est une branche de la famille protestante
née en Angleterre au XVIIe siècle. Il se développe
surtout aux Etats-Unis et en Russie. Les baptistes se caractérisent
par un attachement inconditionnel à l'Ecriture Sainte].
La même année, il sort diplômé
de Morehouse College (Atlanta), un établissement
pour élèves noirs. Sa formation théologique
commence au séminaire Crozer, à Chester (Pennsylvanie)
et s'achève en 1955 à Boston University par
l'obtention d'un doctorat.
Il épouse Coretta Scott en 1953. |
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Le 1er décembre
1955, Rosa Parks, couturière, emprunte le bus qui
doit la ramener chez elle. Le bus est plein et le nombre
de rangs réservés aux Blancs ne suffit plus.
Le chauffeur exige d'elle qu'elle se lève pour laisser
un Blanc s'asseoir. Lasse de se soumettre, elle refuse de
céder sa place ; elle est alors arrêtée.
Militante, elle luttait pour les droits civiques et organisait
des ateliers sur la coopération interraciale. E.D.
Nixon, un leader de la communauté noire avec lequel
elle avait collaboré, vient payer sa caution accompagné
d'un avocat blanc symphatisant. Rosa Parks devient le symbole
de l'injuste politique menée (entre autres) par la
compagnie de bus de Montgomery (Alabama). |
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Tandis que le boycott
des bus de Montgomery s'organise, Rosa Parks est condamnée
à payer une amende pour violation des lois de l'Etat
d'Alabama.
Afin de fédérer l'ensemble des initiatives,
pasteurs et leaders noirs créent le 5 décembre
la "Montgomery Improvement Association" (MIA)
- Association pour le progrès de Montgomery.
Lorsque vient le moment d'en désigner le président,
les rivaux de E.D. Nixon qui souhaitent lui barrer la route,
proposent d'élir un jeune pasteur de Dexter Avenue,
nommé à Montgomery depuis peu... Martin Luther
King Jr. |
Martin Luther King ébauche
sa doctrine de la non-violence :
"Il arrive un moment où les gens sont fatigués.
Nous sommes ici ce soir pour dire à ceux qui nous
ont maltraité si longtemps que nous sommes fatigués
- fatigués d'être ségrégués
et humiliés (...) Nous n'avons pas d'autre alternative
que la protestation. Pendant tant d'années, nous
avons fait preuve d'une patience infinie. Nous avons quelquefois
donné à nos frères blancs l'impression
que nous appréciions la façon dont nous étions
traités. Mais ce soir, nous sommes venus pour échapper
à cette patience qui nous ferait accepter autre chose
que la liberté et la justice."
"Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent
et priez pour ceux qui vous persécutent."
La salle, aux dires de Joe Azbell (journaliste au Montgomery
Adviser), semblait avoir pris feu. Il régnait une
atmosphère que personne ne pourrait jamais recréer.
Le jour suivant il écrira que c'était le début
d'une flamme qui traverserait toute l'Amérique.
Le mouvement naissant des droits civiques trouve ainsi son
porte-parole.
Le révérend Jemison, de Baton Rouge, transmet
à King les enseignements du boycott qu'il a lui même
mené quelques mois auparavant.
Les noirs s'organisent tant bien que mal ; malgré
les efforts des "taxis noirs" et la mise en place
d'un sytème de "car-pooling", nombreux
sont ceux qui marchent à pied. Une vieille femme
déclarera "mes pieds sont fatigués, mais
mon âme est reposée."
On retiendra la participation indirecte au boycott des femmes
blanches qui ne voulant renoncer aux services de leurs domestiques,
les faisaient conduire chez eux.
La municipalité procède à des arrestations
massives (Martin Luther King, Rosa Parks, des pasteurs...).
L'effet aura été d'attirer l'attention de
la presse nationale et internationale. C'est l'occasion
pour King d'imposer son éloquence et sa culture.
Il devient pour les journalistes, le porte-parole de l'Amérique
noire.
Le 4 juin 1956, la Cour fédérale de district
condamne les règles ségrégationnistes
en vigueur dans les autobus. Le maire de Montgomery fait
alors appel à l'arbitrage de la Cour Suprême.
Le 13 novembre, la Cour confirme le verdict : la ségrégation
dans les autobus est déclarée inconstitutionnelle
!
"Nous avions gagné le respect de nous-mêmes.
Nous sentions que nous étions quelqu'un" (Jo
Ann Robinson). La jubilation des "Negroes" était
si forte que pour la première fois dans l'histoire
du Sud, les figures d'épouvante en cagoules blanches
du Ku Klux Klan qui quadrillèrent le soir même
le quartier noir de Montgomery ne réussirent pas
à les effrayer.
Martin Luther King se préoccupe dès lors de
former les gens à la non-violence. Nous ne devons
en aucun cas répondre à la violence par la
violence, une violence qui ne tarde pas à sévir
de la part de la communauté blanche.
1957, fondation de la SCLC (Southern Christian Leadership
Conference - association de pasteurs du Sud) à Atlanta
(Géorgie). Martin Luther King en est le président.
A l'occasion du troisième anniversaire de l'arrêt
Brown (En mai 1954, la Cour Suprême avait déclaré
la ségrégation raciale dans les écoles
publiques contraire à la Constitution), Martin Luther
King critique vivement l'inaction du gouvernement en matière
de droits civiques. Il asseoit ainsi sa stature de leader
national.
Le 19 septembre 1958, il se fait poignarder par une déséquilibrée.
Le coupe-papier atteint l'aorte. King échappe de
peu à la mort. Il interprète cela comme un
signe ; celui de partir en Inde pour accomplir le voyage
qu'il envisageait depuis longtemps.
Il avait découvert la philosophie de Gandhi au cours
d'une conférence donnée par le Docteur Mordecai
Johnson au séminaire de théologie Crozer.
Aussi, au début de l'année suivante, il entreprend
un voyage d'un mois, accompagné de son épouse.
Il seront reçus par le premier ministre Nehru.
Aux enseignements de Ghandhi, King associe ceux de Walter
Rauschenbusch (1861-1918). Il s'agit d'appliquer les principes
chrétiens aux problèmes sociaux et de se préoccuper
des âmes aussi bien que des conditions économiques
et sociales qui agissent sur elles.
Vers 1960, Martin Luther King participe à l'essor
du mouvement étudiant.
Arrêté lors d'un sit-in, il est, à cause
de ses antécédents, condamné à
quatre mois de travaux forcés dans un pénitencier
rural du Sud.
Robert Kennedy qui s'inquiète du vote des Etats du
Sud à l'élection présidentielle que
mène son frère, obtient du juge l'annulation
de la sanction.
King rencontre le président en octobre 1961 mais
celui-ci se préoccupait alors plus de la situation
internationale ; le mur de Berlin s'était levé
de terre quelques jours plus tôt. Il ne satisfait
pas la demande d'une seconde Proclamation d'Emancipation.
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Les sit-ins, les "voyages de la liberté"
et autres manifestations sont commentés, discutés
et inspirent les étudiants de l'Université
noire d'Albany State. Ils réclament des droits
à leur tour.
Cette "campagne d'Albany" menée dans
l'Etat de Géorgie, sera une expérience négative
pour Martin Luther King qui sort de ce conflit avec un
sentiment d'échec. Il n'a pas pu avoir de rôle
dans les discussions avec les autorités qui font
tout pour qu'il ne passe ni pour un martyr ni pour un
interlocuteur obligé. D'autre part il ne réussit
pas à convaincre les étudiants de la nécessité
d'adopter la non-violence.
Quoiqu'il en soit, il reste le leader charismatique de
la vague contestataire du début des années
60 ; le mouvement des droits civiques.
Ses paroles ont galvanisé les Noirs et fait changer
l'opinion des Blancs modérés.
Son principal mérite est d'avoir fait de la traditionnelle
revendication des Noirs pour l'égalité,
une idée ordinaire dans la conscience de l'Américain
moyen.
Il cherche à convaincre et non à humilier
ses adversaires, lutter contre le mal et l'injustice et
non contre les individus, endurer la violence sans riposter
en vertu du pouvoir rédempteur d'une souffrance
imméritée.
Les menaces de mort qu'il reçoit à Montgomery
lui inspirent d'abord de la crainte puis lui font admettre,
irrémédiablement, la perspective d'une fin
brutale prématurée.
Maintenant que l'agitation a gagné tout le pays
et que les Negroes descendent par milliers dans les rues,
une question va se poser : du pacifisme de Martin Luther
King ou de la résistance armée de Malcom
X, laquelle de ces deux formes de lutte l'emportera ?
Martin Luther King doit faire la preuve de l'efficacité
de la non-violence ; il lance alors en 1963 la campagne
de Birmingham (Alabama).
Le Ku Klux Klan y régnait en maître et le
chef de la police était un de leurs "sympathisants".
La ville avait obtenu le surnom non usurpé de "Bombingahm"
tant il était fréquent que soient plastiquées
les résidences des contestataires.
"Ségrégation maintenant, ségrégation
demain, ségrégation pour toujours"
: la ville de Birmingham était la ville la plus
parfaitement ségrégée des Etats-Unis,
elle est devenue le premier symbole d'intolérance
raciste du pays. Aussi une victoire porterait un coup
fatal à la ségrégation.
Le projet C (C comme Confrontation), élaboré
par la direction de la SCLC en janvier 1963, devait pousser
l'oppresseur à commettre ses actes de violence
au grand jour, devant la presse et les caméras,
et amener ainsi le gouvernement à légiférer
pour bannir la ségrégation de façon
irrémédiable.
La provocation devenait désormais un aspect crucial
de sa stratégie non-violente.
Contrairement à la campagne d'Albany, la campagne
de Birmingham visait la déségrégation
des seuls bars et grands magasins plutôt que de
vastes ambitions confuses.
Le boycott des bars doit suffire à faire plier
les commerçants.
Les autorités cèdent à la provocation
de Martin Luther King ; il est incarcéré
le 12 avril 1963 (un vendredi saint).
Il rédige alors ce que l'on appelle la "Lettre
de la prison de Birmingham", l'un des grands
manifestes du Mouvement des droits civiques ; une vibrante
défense de la philosophie et de l'action non-violente.
Il répond à un groupe de pasteurs et de
rabbins de Birmingham qui avaient condamné les
manifestations orchestrées par les "agitateurs
de l'extérieur".
"Mes chers frères (...) l'histoire (nous apprend)
que les groupes privilégiés renoncent rarement
à leurs privilèges de leur plein gré
(...) Depuis des années on me dit "attends
!" (...), cet "attends !" presque toujours,
signifiait "jamais!" (...).
Vous vous inquiétez beaucoup de notre disposition
à enfreindre les lois (...) ; je dirais comme Saint
Augustin qu'une loi injuste n'est pas une loi du tout
(...) une loi juste est une règle humaine qui s'accorde
avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste
rompt avec la loi morale (...).
J'ai été profondément déçu
par les Blancs modérés (...), plus dévoués
à l'ordre qu'à la justice (il pense particulièrement
à J.F.K), j'ai été gravement déçu
par l'Eglise blanche (...). J'ai vainement espéré
entendre des prêtres blancs dire "Obéissez
à ce décret parce que l'intégration
est moralement juste et parce que le "Negroe"
est votre frère (...)".
"Je ne crains pas l'issue de notre lutte à
Birmingham et dans tout le pays, parce que le but de l'Amérique,
c'est la liberté. Si maltraités et méprisés
que nous soyons, notre destin est lié à
celui de l'Amérique (...)."
Encore une fois Robert Kennedy et J.F.K. interviennent
en faveur de King pour le sortir de prison.
Alors que le mouvement s'essouffle, James Bevel propose
une stratégie tout à fait inédite
; enrôler les lycéens et les écoliers
qui eux, n'ont pas le soucis d'assurer les fins de mois.
Le résultat dépasse toutes les espérances
; par vagues, les enfants submergent les forces de police.
Les images des violentes répressions que subissent
les enfants vont choquer l'Amérique ; il ne fallait
pas toucher aux enfants !
Comment King pouvait-il se réjouir d'un tel stratagème
? Martin Luther King : "Introduire les enfants de
Birmingham dans la campagne fut l'une de nos initiatives
les plus sages (...). Beaucoup déploraient que
nous nous servions de nos enfants de cette façon.
Où étaient ces censeurs, nous demandions-nous,
pendant les siècles où le système
ségrégué avait maltraité les
enfants noirs ?"
Le 11 juin 1963, J.F.K. prononce un discours télévisé
inhabituellement grave. Il annonce une nouvelle législation
sur les droits civiques, destinée à bannir
la ségrégation dans tous les lieux publics.
Ce projet est présenté une semaine plus
tard au Congrès.
L'été 63 fut, d'après Martin Luther
King, une révolution parce qu'il changea la face
de l'Amérique.
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Le
28 août 1963 c'est la Marche
sur Washington ; Martin Luther King clôt la manifestation
en prononçant le plus fameux de ses discours... "I
have a dream...", devant 250 000 personnes réunies
au pied du Lincoln Memorial.
"Il y a cinq fois vingt ans, un Grand Américain,
dans l'ombre symbolique duquel nous nous tenons aujourd'hui,
signait la Déclaration d'émancipation (...).
Mais cent ans plus tard, le Negro n'est toujours pas libre
(...). Cent ans plus tard, le Negro vit dans un îlot
de pauvreté au milieu d'un océan de prospérité
matérielle. Cent ans plus tard, le Negro (...) se
trouve en exil dans son propre pays (...). Maintenant est
venu le temps de réaliser les promesses de la démocratie
(...). Maintenant est venu le temps de faire de la justice
une réalité pour tous les enfants de Dieu." |
D'après la légende,
Martin Luther King a eu un trou de mémoire à
ce moment du discours. Il se met alors à improviser
comme un prêcheur dans son Eglise. Il se serait raccroché
à la première phrase d'un sermon qui lui avait
traversé l'esprit :
"Je fais un rêve, c'est un rêve profondément
enraciné dans le rêve américain (...)
: nous tenons pour évidentes par elles-mêmes
les vérités suivantes : tous les hommes sont
créés égaux."
"Je fais un rêve, qu'un jour sur les collines
rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves
et les fils des anciens propriétaires d'esclaves
puissent s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.
Je fais un rêve qu'un jour, même l'Etat du Mississippi
(...) soit transformé en une oasis de liberté
et de justice. Je fais un rêve, qu'un jour en Alabama
(...) les petits garçons noirs et les petites filles
noires pourront joindre leurs mains avec les petits garçons
blancs et les petites filles blanches comme des frères
et des soeurs. Je fais un rêve aujourd'hui ! je fais
un rêve, qu'un jour, mes quatre enfants vivront dans
un pays où ils seront jugés selon leur personnalité
et non selon la couleur de leur peau."
"Avec cette foi, (...) je retourne dans le Sud. Avec
cette foi, (...) nous travaillerons ensemble, nous prierons
ensemble, nous lutterons ensemble, nous irons en prison
ensemble, nous défendrons la liberté ensemble,
sachant que nous serons libres un jour. (...) Et Ainsi nous
hâterons la venue de ce jour où tous les enfants
de Dieu - Noirs et Blancs,(...) Catholiques et Protestants
- joindront leurs mains pour chanter l'ancien negro spiritual
: "Enfin libres, enfin libres, merci Dieu tout-puissant,
nous sommes enfin libres !
Retransmis en direct par trois chaînes nationales,
le discours de Martin Luther King apparaît être
une apothéose.
Mais deux semaines après une charge de dynamite ravage
l'Eglise baptiste de la 16e rue de Birmingham, tuant quatre
fillettes noires. Anne Moody qui s'était déjà
impatientée en entendant le discours de Martin Luther
King (" nous avions des "rêveurs" et
non des leaders") renonça définitivement
à la non-violence après avoir entendu la nouvelle
; "Aussi longtemps que je vivrai, plus jamais je ne
serai battue par un homme blanc. (...) Plus jamais. c'est
fini. (...) La non-violence est finie."
Le 22 novembre 1963 J.F.K. est abattu à Dallas.
Martin Luther King, las et déprimé, prophétisa
: " Voilà ce qui va m'arriver à moi aussi.
Cette société est malade".
Le 2 juillet 1964 Martin Luther King s'envole vers Washington
pour assister à la signature par le Président
Johnson de la loi sur les droits civiques (le Civil Rights
Act). Cette législation bannissait la ségrégation
dans tous les lieux publics, élargissait à
nouveau les compétences du ministère de la
Justice pour imposer des écoles intégrées,
créait une commission d'égalité des
chances dans l'emploi et un Service de relations communautaires
chargé de régler les différends engendrés
par la déségrégation.
Mais la pleine citoyenneté n'existait pas sans le
droit de vote et le pouvoir politique, et elle ne signifiait
rien si une pauvreté endémique continuait
d'accabler des générations de Noirs tenus
à l'écart de la prospérité.
L'insatisfaction des Noirs des grandes villes menaçait
de plus en plus la paix sociale. Des émeutes éclatent
pendant l'été 64. Le maire de New-York débordé
par les émeutes à Harlem, s'en remet à
Martin Luther King.
La communauté noire New-yorkaise voit d'un très
mauvais oeil ce "parachutage" dans leur ville.
Mais loin de cautionner la politique du maire de New-York,
Martin Luther King repart sans avoir réussi à
convaincre celui-ci que la violence ne cessera qu'avec la
naissance d'une justice économique.
Le 14 octobre 1964, Martin Luther King est élu
prix Nobel de la Paix. Il reçoit son prix à
Oslo en décembre.
Il est le plus jeune lauréat jamais désigné
et le second Noir Américain (après Ralph Bunche).
Peu ému par les titres honorifiques, Martin Luther
King accueille toutefois ce prix comme la reconnaissance
du Mouvement des droits civiques par la communauté
internationale.
Il accepte le prix Nobel au nom de tous les militants :
"J'accepte le Prix Nobel de la Paix au moment même
où 22 millions de Noirs américains sont engagés
dans une bataille créatrice pour mettre fin à
la longue nuit de la ségrégation. (...) Cette
récompense que je reçois au nom du Mouvement
signifie profondément que la non-violence apporte
la réponse à la question politique et morale
cruciale de notre temps, la nécessité pour
l'homme de vaincre l'oppression et la violence sans avoir
recours à la violence et à l'oppression. (...)
J'accepte ce prix aujourd'hui avec une foi inébranlable
dans l'Amérique et (...) dans l'avenir de l'humanité..."
En janvier 1964 Martin Luther King avait été
désigné "l'homme de l'année"
par le magazine Time.
Tous ces honneurs mettent J. Edgar Hoover (le chef du FBI)
hors de lui ; "nous devons le marquer pas à
pas (...) comme le Noir le plus dangereux pour l'avenir
de ce pays au point de vue du communisme, des Noirs et de
la sécurité nationale". Il le dénigre
faisant bien savoir à ses subordonnés que
"King ne vaut rien", que c'est "le menteur
le plus notoire du pays".
Il va jusqu'à informer la femme de Martin Luther
King des infidélités de son mari pour le déshonorer
et l'acculer au suicide. Une lettre anonyme est même
rédigée à cet effet : "Vous êtes
fait. Il n'y a qu'une manière pour vous de vous en
sortir. Il vous reste trente-quatre jours (...) avant que
la nation ne découvre votre personnalité dégoûtante
et perserve."
Mais pour de nombreux Blancs modérés, Martin
Luther King apparaissait comme un moindre mal, lorsque l'on
considère que les autres interlocuteurs possibles
auraient été par exemple Malcom X.
Selma, bourgade noire d'Alabama.
Martin Luther King se trouve en prison dans sa lutte pour
la reconnaissance du droit de vote. "Il y a plus de
Noirs avec moi en prison que sur les listes électorales..."
Pendant son séjour en prison, Malcom X passe dans
la ville et prononce un discours à Brown Chapel ;
"Les gens feraient mieux de (...) donner (à
King) ce qu'il demande, et de lui donner vite, avant que
d'autres groupes ne se présentent et n'essayent d'y
parvenir d'une autre façon. Ce qu'il demande est
juste, c'est le bulletin de vote, (...) et ce sera obtenu,
d'une manière ou d'une autre."
Malcom X confie à Coretta King qu'il n'est pas venu
pour compliquer la tâche de son mari mais pour présenter
aux Blancs l'alternative qui s'offrent à eux ; "Peut-être
seront-ils plus disposés à écouter
Dr King."
Madame King se souvient d'avoir été impressionnée
par l'évidente sincérité de Malcom
X mais n'eut guère le temps de l'apprécier
; le 21 février 1965 Malcom X est abattu à
Harlem de seize balles tirées à bout portant.
Après de nombreuses marches, de nombreux morts (notamment
à l'occasion des émeutes de Watts, quartier
de Los Angeles), le 6 août 1965, le président
Johnson signe le "Voting Rights Act" (loi autorisant
la déségrégation des lieux publics
et protège le droit des Noirs à voter). Aussitôt
les politiciens locaux entreprirent de courtiser ce nouvel
électorat.
Elle instaure l'égalité de tous à l'embauche.
Malgré cela, l'unité du Mouvement des droits
civiques ne fait plus guère illusion.
Partout on regrette ces parachutages du leader charismatique
suivis de près par la presse et les forces gouvernementales.
Lorsqu'il quittait une ville, restait l'impression d'un
"cirque qui aurait plié bagage."
La SCLC annonce qu'elle étend son action au Etats
du Nord ; il s'agit de passer de la lutte pour la justice
légale à la lutte pour la justice économique.
Martin Luther King se rendra donc à Chicago ("Black
Metropolis"), capitale officieuse de l'Amérique
noire.
Mais le Mouvement du Dr. King se fait supplanter par le
Black Power. Les plus radicaux de ce mouvement font sensation
dans les médias. Mohammed Ali incarnait à
merveille toutes les revendications du Black Power : l'affirmation
de la beauté et de la virilité noires, la
fierté des origines africaines, le rejet libérateur
de la haine de soi, inculquée par des siècles
de servitude et par les critères esthétiques
et culturels de l'Amérique blanche. " Black
is beautiful !" devint le mot d'ordre.
A Chicago, Jesse Jackson qui avait rejoint la SCLC depuis
la campagne de Selma, fut chargé de coordonner l'opération
à Chicago.
Il s'agit de mener la guerre contre les taudis. Martin Luther
King loue un appartement dans le quartier de Lawndale, au
coeur du ghetto.
La désobéissance civile (grève des
loyers...) ne pouvait s'appliquer dans le Nord, où
la loi était la même pour tous. |
A l'occasion d'une marche
dans le quartier blanc de Gage Park, Martin Luther King
est blessé à la tête par une pierre
lancée par la foule qui scandait " Nous voulons
King !".
Trois jours après, le 8 août 1966, Jesse Jackson
annonce qu'il marchera à travers Cicero (quartier
symbole du racisme pur et dur depuis que l'arrivée
d'une seule famille noire en 1951 avait déclenché
une véritable émeute. 15 000 Noirs travaillaient
à Cicero, mais aucun n'y habitait).
Martin Luther King qui n'avait pas été consulté
reprend néanmoins à son compte l'initiative
de Jackson.
Mais la signature d'un accord sur l'attribution égalitaire
des logements le fit renoncer à cette marche. Cela
constituait pour lui une première étape. Cette
décision divisa profondément le Mouvement
; cet accord dépendait de la seule bonne foi des
signataires, cela n'était en rien un résultat
concret.
Une partie du Mouvement marchera donc tout de même
à Cicero mais cela passera inaperçu.
Déçu, fatigué, trahis, menacé,
Martin Luther King a maintenant 38 ans. Il commence à
radicaliser ses positions. Il analyse dès lors l'avenir
du Mouvement noir plus en terme de rapports de force qu'en
un appel à la bonne volonté de ses adversaires
; "l'intégration véritable signifie le
partage du pouvoir."
En avril 67 Martin Luther King prend fermement position
contre la guerre du Vietnam. "La guerre est l'ennemi
des pauvres"; les dépenses engagées au
Vietnam réduisent d'autant les programmes contre
la pauvreté.
Comment pouvait-il prêcher la non-violence aux révoltés
des ghettos, s'il ne condamnait pas "Le plus grand
responsable de la violence dans le monde d'aujoud'hui"
: son propre gouvernement ?
Cette prise de position provoqua au sein de la SCLC, des
divisions d'une importance qu'il n'avait pas mesuré.
Certains le désapprouvent publiquement. Le FBI renforce
son obsession d'un téléguidage de Martin Luther
King par les communistes.
En juin 1967, le juge noir, Thurgood Marshall est nommé
à la Cour Suprême.
Le 18 mars 1968, Martin Luther King parle devant 18 000
personnes. Dix jours plus tard, il défile à
la tête de grêvistes. La manifestation dégénère
se terminant par la mort d'un jeune Noir de seize ans. Il
faut ajouter 60 blessés et des dégâts
matériels. Un couvre feu est décrété
et 3 500 gardes nationaux réquisitionnés.
Il décide de revenir à Memphis comptant prouver
qu'il peut encore organiser une manifestation non-violente.
Le matin du 3 avril 1968, Martin Luther King s'intalle au
Motel "La Lorraine" (Memphis).
Après s'être rendu à l'Eglise du Centennaire
et réuni l'après-midi avec son entourage et
les représentants de la communauté noire,
grave et las, il prononce le soir devant 20 000 personnes,
un discours poignant
qui résonne d'une façon prémonitoire
; " Et me voici maintenant à Memphis. Et certains
commencent à dire qu'il y a des menaces (...) Je
ne sais pas ce qu'il va arriver maintenant. Nous avons devant
nous des jours difficiles. Mais cela m'est égal.
Car je suis allé au sommet de la montagne (...) ;
j'aimerais vivre une longue vie (...) Mais cela ne me préoccupe
plus. Je veux seulement accomplir la volonté de Dieu.
Et il m'a permis d'aller au sommet de la montagne. (...)
Et j'ai vu la Terre promise. Je n'y parviendrai peut-être
pas avec vous. Mais je veux que vous sachiez ce soir que
notre peuple rejoindra la Terre promise." Il conclut
en disant " Et je suis heureux ce soir. Je ne m'inquiète
de rien. Je n'ai peur de personne. Mes yeux ont contemplé
la gloire de Dieu !"
De retour à son motel à 1 heure du matin,
il conversera une partie de la nuit avec son frère.
Le jour suivant, le 4 avril 1968, Martin Luther King participe
à une nouvelle réunion dans l'après-midi.
De retour dans sa chambre à 17 heures, afin d'honorer
l'invitation à dîner du pasteur Kyles, il se
rase et passe des vêtements propres. Il sort ensuite
sur le balcon qui surplombe le parking du motel.
A 18 h 01, un coup de feu claque. La balle lui fracasse
la mâchoire avant de lui briser la colonne vertébrale.
Il sera immédiatement transporté à
l'hôpital Saint-Joseph, mais y meurt à 19 h
05.
Le Président Lyndon Johnson décréta
le 7 avril jour de deuil national. Dans tous les Etats,
sauf en Georgie dont le gouverneur reste un partisan pur
et dur de la ségrégation raciale, les drapeaux
sont en berne.
L'émotion est à son comble lors de l'enterrement
à Atlanta. Le cortège parcourt six kilomètres
jusqu'à Morehouse.
La cérémonie, suivie par cent-vingt millions
de téléspectateurs, réunit cent mille
personnes. Sont présents notamment, Harry Belafonte,
Sammy Davis, Mahalia Jackson, Diana Ross, Lena Horne et
Jacqueline Kennedy.
La nouvelle de sa mort s'était répandu comme
un traînée de poudre et provoqua l'une des
pires explosions de violence que le pays ait jamais connu
(700 incendies à Washington, pillages, saccages,
46 morts, 3 000 blessés, 27 000 arrestations...).
Cette explosion venait gonfler les émeutes qui n'avaient
en fait pas cessé depuis 1965. En 1966, une quarantaine
de villes en étaient leur théâtre. Plus
de cent-soixante en 1967.
Les Blancs se "réfugient" dans les banlieues,
laissant les ghettos urbains aux bandes de jeunes Noirs
armés et en colère.
Les émeutes de Newark (New Jersey) et de Détroit
en sont le paroxysme ; le maire de Detroit comparera sa
ville à Berlin en 1945 (il aura fallu l'intervention
de 4 700 paratuchistes pour mettre fin aux pillages et aux
tirs de snipers).
En avril 1968 on compte 150 villes à feu et à
sang. A Washington, 15 000 gardes sont mobilisés
pour défendre la Maison-Blanche et le Congrès.
Le rêve du prophète non violent sombrait dans
le cauchemar ; la population noire vengeait sa mort d'une
façon qu'il aura combattu toute sa vie. |
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Il repose sous une dalle
où fut gravé le verset final d'un de ses cantiques
favoris qui avait conclu son discours "I have a dream..."
: "Enfin libre, enfin libre, merci Dieu tout- puissant,
je suis enfin libre!" |
Contrairement à
l'enquête sur l'assassinat de J-F Kennedy, manifestement
bâclée, la police municipale et le FBI paraissent
avoir travailler avec efficacité. En quelques semaines,
le coupable présumé est arrêté,
sa démarche expliquée, son procès achevé.
Des policiers qui stationnaient aux abords du motel pour
prévenir tout risque de manifestation se précipitèrent
vers les chambres au son du coup de feu.
Ils découvrent un fusil à lunette soigneusement
emballé dans un journal avec des jumelles, des sous-vêtements,
des tickets de blanchisserie, un exemplaire du quotidien
local, des empreintes digitales.
Ils aperçoivent en même temps, un homme blanc
qui prend la fuite au volant d'une Ford Mustang blanche.
Toutes les voitures de police reçoivent le signalement
du suspect. Sans résultat immédiat.
Il s'avère que le fusil a été acheté
à Birmingham par Harvey Lowmeyer. La pension d'où
le coup de feu a été tiré avait un
locataire du nom de John Willard. Il avait loué la
chambre la veille dans un autre motel sous le nom d'Eric
Galt. Lowmeyer, Willard et Galt ne sont en fait qu'une seule
et même personne ; James Earl Ray, un évadé
du pénitencier du Missouri.
La coopération des autorités Canadiennes et
Britanniques permettent l'arrestation de James Earl Ray
à l'aéroport d'Heathrow et son extradition
vers les Etats-Unis un mois plus tard.
Le procès qui suit est amputé du simple fait
que James Earl Ray a choisi, le 10 mars 1969, sur les conseils
de son avocat, de plaider coupable. Or la procédure
du "plea bargaining" élude toute la partie
contradictoire des procès, on ne recherche ni le
mobile, ni les motivations ni les preuves. Ce système
de défense permet à l'inculpé d'obtenir
une peine moindre. Ray risquait en effet la peine de mort
par électrocution.
Le juge W. Preston Battle le condamne à 99 ans de
prison.
Mais trois jours plus tard, James Earl Ray se rétracte
et maintiendra ce même discours ; il serait victime
d'une machination. Un certain Raoul l'aurait contraint à
acheter le fusil, à louer la Mustang, à retenir
une chambre dans la pension faisant face au motel. C'est
Raoul qui aurait tiré.
La chambre des représentants désigne en son
sein une commission spéciale présidée
par Louis Stokes, élu de l'Ohio pour faire le point
sur les assassinats de Kennedy et King.
Ceci en réaction aux doutes apparus quant aux pratiques
du FBI et de la CIA après l'affaire du Watergate.
Le rapport est remis le 29 mars 1979. Il conclut que James
Earl Ray est un malfrat de médiocre acabit ayant
passé son temps et sa jeunesse en prison. Il s'est
évadé en 1967 du pénitencier du Missouri.
Ses deux frères John et Jerry ne vaudraient pas mieux.
Son alibi (Raoul) ne résiste pas au moindre examen
critique. Raciste il aurait entendu parler d'une récompense
de plusieurs milliers de dollars qu'un homme de Saint-Louis
aurait promise à qui exécuterait le leader
noir.
Il n'y aurait pas de complot, le FBI et les autorités
locales auraient agi correctement.
Les incertitudes de l'assassinat de Kennedy et la procédure
du "plea bargaining" font que toutes les rumeurs
continuent à être alimentées.
En 1997 le famille de King prend le parti de James Earl
Ray. Martin King se rend à l'hôpital pénitencier
de Nashville où est soigné Ray, atteint d'une
cirrhose du foie et promis à une mort prochaine.
Martin pose la question "Avez-vous tué mon père
?", Ray répond "Non, je ne l'ai pas tué."
King ajoutera "Je vous crois et ma famille vous croit.
(...) Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour
tenter de faire prévaloir la justice." Les deux
hommes se serrent la main devant les photographes et les
journalistes.
Selon la dernière hypothèse la balle mortelle
ne correspondrait pas à la balle du fusil de Ray.
Hypothèse rejetée par les juges. Ray a plaidé
coupable en toute connaissance de cause, il restera en prison.
James Earl Ray est décédé en prison
en avril 1998. |
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