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Martin Luther King
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Cet historique a pour objet de retracer l'action politique de Martin Luther King Jr. Il est constitué d'extraits de l' "Histoire des Noirs américains au XXe Siècle" de Nicole Bacharan, paru aux "Éditions complexe". Les derniers développements relatifs à l'enquête sur son assassinat, sont tirés du magazine "L'Histoire" n° 219 (mars 1998) - article du Professeur Kaspi André.

Martin Luther King est né à Atlanta le 15 janvier 1929.
(Fils de Martin Luther King Senior et d'Alberta Williams King).

Issu d'une famille bourgeoise, il bénéficie d'un environnement culturel favorable.
Il devient pasteur baptiste à l'âge de 19 ans, dans la tradition de son père (pasteur à l'Eglise Baptiste d'Ebenezer à Atlanta) et de son grand-père. [Le mouvement baptiste est une branche de la famille protestante née en Angleterre au XVIIe siècle. Il se développe surtout aux Etats-Unis et en Russie. Les baptistes se caractérisent par un attachement inconditionnel à l'Ecriture Sainte].

La même année, il sort diplômé de Morehouse College (Atlanta), un établissement pour élèves noirs. Sa formation théologique commence au séminaire Crozer, à Chester (Pennsylvanie) et s'achève en 1955 à Boston University par l'obtention d'un doctorat.

Il épouse Coretta Scott en 1953.


Rosa Parks
Le 1er décembre 1955, Rosa Parks, couturière, emprunte le bus qui doit la ramener chez elle. Le bus est plein et le nombre de rangs réservés aux Blancs ne suffit plus. Le chauffeur exige d'elle qu'elle se lève pour laisser un Blanc s'asseoir. Lasse de se soumettre, elle refuse de céder sa place ; elle est alors arrêtée.
Militante, elle luttait pour les droits civiques et organisait des ateliers sur la coopération interraciale. E.D. Nixon, un leader de la communauté noire avec lequel elle avait collaboré, vient payer sa caution accompagné d'un avocat blanc symphatisant. Rosa Parks devient le symbole de l'injuste politique menée (entre autres) par la compagnie de bus de Montgomery (Alabama).

Bus
Tandis que le boycott des bus de Montgomery s'organise, Rosa Parks est condamnée à payer une amende pour violation des lois de l'Etat d'Alabama.
Afin de fédérer l'ensemble des initiatives, pasteurs et leaders noirs créent le 5 décembre la "Montgomery Improvement Association" (MIA) - Association pour le progrès de Montgomery.
Lorsque vient le moment d'en désigner le président, les rivaux de E.D. Nixon qui souhaitent lui barrer la route, proposent d'élir un jeune pasteur de Dexter Avenue, nommé à Montgomery depuis peu... Martin Luther King Jr.

Martin Luther King ébauche sa doctrine de la non-violence :

"Il arrive un moment où les gens sont fatigués. Nous sommes ici ce soir pour dire à ceux qui nous ont maltraité si longtemps que nous sommes fatigués - fatigués d'être ségrégués et humiliés (...) Nous n'avons pas d'autre alternative que la protestation. Pendant tant d'années, nous avons fait preuve d'une patience infinie. Nous avons quelquefois donné à nos frères blancs l'impression que nous appréciions la façon dont nous étions traités. Mais ce soir, nous sommes venus pour échapper à cette patience qui nous ferait accepter autre chose que la liberté et la justice."

"Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent et priez pour ceux qui vous persécutent."

La salle, aux dires de Joe Azbell (journaliste au Montgomery Adviser), semblait avoir pris feu. Il régnait une atmosphère que personne ne pourrait jamais recréer. Le jour suivant il écrira que c'était le début d'une flamme qui traverserait toute l'Amérique.
Le mouvement naissant des droits civiques trouve ainsi son porte-parole.

Le révérend Jemison, de Baton Rouge, transmet à King les enseignements du boycott qu'il a lui même mené quelques mois auparavant.
Les noirs s'organisent tant bien que mal ; malgré les efforts des "taxis noirs" et la mise en place d'un sytème de "car-pooling", nombreux sont ceux qui marchent à pied. Une vieille femme déclarera "mes pieds sont fatigués, mais mon âme est reposée."

On retiendra la participation indirecte au boycott des femmes blanches qui ne voulant renoncer aux services de leurs domestiques, les faisaient conduire chez eux.

La municipalité procède à des arrestations massives (Martin Luther King, Rosa Parks, des pasteurs...). L'effet aura été d'attirer l'attention de la presse nationale et internationale. C'est l'occasion pour King d'imposer son éloquence et sa culture. Il devient pour les journalistes, le porte-parole de l'Amérique noire.

Le 4 juin 1956, la Cour fédérale de district condamne les règles ségrégationnistes en vigueur dans les autobus. Le maire de Montgomery fait alors appel à l'arbitrage de la Cour Suprême. Le 13 novembre, la Cour confirme le verdict : la ségrégation dans les autobus est déclarée inconstitutionnelle !

"Nous avions gagné le respect de nous-mêmes. Nous sentions que nous étions quelqu'un" (Jo Ann Robinson). La jubilation des "Negroes" était si forte que pour la première fois dans l'histoire du Sud, les figures d'épouvante en cagoules blanches du Ku Klux Klan qui quadrillèrent le soir même le quartier noir de Montgomery ne réussirent pas à les effrayer.

Martin Luther King se préoccupe dès lors de former les gens à la non-violence. Nous ne devons en aucun cas répondre à la violence par la violence, une violence qui ne tarde pas à sévir de la part de la communauté blanche.

1957, fondation de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference - association de pasteurs du Sud) à Atlanta (Géorgie). Martin Luther King en est le président.

A l'occasion du troisième anniversaire de l'arrêt Brown (En mai 1954, la Cour Suprême avait déclaré la ségrégation raciale dans les écoles publiques contraire à la Constitution), Martin Luther King critique vivement l'inaction du gouvernement en matière de droits civiques. Il asseoit ainsi sa stature de leader national.

Le 19 septembre 1958, il se fait poignarder par une déséquilibrée. Le coupe-papier atteint l'aorte. King échappe de peu à la mort. Il interprète cela comme un signe ; celui de partir en Inde pour accomplir le voyage qu'il envisageait depuis longtemps.
Il avait découvert la philosophie de Gandhi au cours d'une conférence donnée par le Docteur Mordecai Johnson au séminaire de théologie Crozer.
Aussi, au début de l'année suivante, il entreprend un voyage d'un mois, accompagné de son épouse. Il seront reçus par le premier ministre Nehru.

Aux enseignements de Ghandhi, King associe ceux de Walter Rauschenbusch (1861-1918). Il s'agit d'appliquer les principes chrétiens aux problèmes sociaux et de se préoccuper des âmes aussi bien que des conditions économiques et sociales qui agissent sur elles.

Vers 1960, Martin Luther King participe à l'essor du mouvement étudiant.
Arrêté lors d'un sit-in, il est, à cause de ses antécédents, condamné à quatre mois de travaux forcés dans un pénitencier rural du Sud.
Robert Kennedy qui s'inquiète du vote des Etats du Sud à l'élection présidentielle que mène son frère, obtient du juge l'annulation de la sanction.

King rencontre le président en octobre 1961 mais celui-ci se préoccupait alors plus de la situation internationale ; le mur de Berlin s'était levé de terre quelques jours plus tôt. Il ne satisfait pas la demande d'une seconde Proclamation d'Emancipation.

Les sit-ins, les "voyages de la liberté" et autres manifestations sont commentés, discutés et inspirent les étudiants de l'Université noire d'Albany State. Ils réclament des droits à leur tour.
Cette "campagne d'Albany" menée dans l'Etat de Géorgie, sera une expérience négative pour Martin Luther King qui sort de ce conflit avec un sentiment d'échec. Il n'a pas pu avoir de rôle dans les discussions avec les autorités qui font tout pour qu'il ne passe ni pour un martyr ni pour un interlocuteur obligé. D'autre part il ne réussit pas à convaincre les étudiants de la nécessité d'adopter la non-violence.

Quoiqu'il en soit, il reste le leader charismatique de la vague contestataire du début des années 60 ; le mouvement des droits civiques.
Ses paroles ont galvanisé les Noirs et fait changer l'opinion des Blancs modérés.
Son principal mérite est d'avoir fait de la traditionnelle revendication des Noirs pour l'égalité, une idée ordinaire dans la conscience de l'Américain moyen.
Il cherche à convaincre et non à humilier ses adversaires, lutter contre le mal et l'injustice et non contre les individus, endurer la violence sans riposter en vertu du pouvoir rédempteur d'une souffrance imméritée.
Les menaces de mort qu'il reçoit à Montgomery lui inspirent d'abord de la crainte puis lui font admettre, irrémédiablement, la perspective d'une fin brutale prématurée.

Maintenant que l'agitation a gagné tout le pays et que les Negroes descendent par milliers dans les rues, une question va se poser : du pacifisme de Martin Luther King ou de la résistance armée de Malcom X, laquelle de ces deux formes de lutte l'emportera ?
Martin Luther King doit faire la preuve de l'efficacité de la non-violence ; il lance alors en 1963 la campagne de Birmingham (Alabama).
Le Ku Klux Klan y régnait en maître et le chef de la police était un de leurs "sympathisants". La ville avait obtenu le surnom non usurpé de "Bombingahm" tant il était fréquent que soient plastiquées les résidences des contestataires.
"Ségrégation maintenant, ségrégation demain, ségrégation pour toujours" : la ville de Birmingham était la ville la plus parfaitement ségrégée des Etats-Unis, elle est devenue le premier symbole d'intolérance raciste du pays. Aussi une victoire porterait un coup fatal à la ségrégation.
Le projet C (C comme Confrontation), élaboré par la direction de la SCLC en janvier 1963, devait pousser l'oppresseur à commettre ses actes de violence au grand jour, devant la presse et les caméras, et amener ainsi le gouvernement à légiférer pour bannir la ségrégation de façon irrémédiable.
La provocation devenait désormais un aspect crucial de sa stratégie non-violente.

Contrairement à la campagne d'Albany, la campagne de Birmingham visait la déségrégation des seuls bars et grands magasins plutôt que de vastes ambitions confuses.
Le boycott des bars doit suffire à faire plier les commerçants.

Les autorités cèdent à la provocation de Martin Luther King ; il est incarcéré le 12 avril 1963 (un vendredi saint).
Il rédige alors ce que l'on appelle la "Lettre de la prison de Birmingham", l'un des grands manifestes du Mouvement des droits civiques ; une vibrante défense de la philosophie et de l'action non-violente.

Il répond à un groupe de pasteurs et de rabbins de Birmingham qui avaient condamné les manifestations orchestrées par les "agitateurs de l'extérieur".
"Mes chers frères (...) l'histoire (nous apprend) que les groupes privilégiés renoncent rarement à leurs privilèges de leur plein gré (...) Depuis des années on me dit "attends !" (...), cet "attends !" presque toujours, signifiait "jamais!" (...).
Vous vous inquiétez beaucoup de notre disposition à enfreindre les lois (...) ; je dirais comme Saint Augustin qu'une loi injuste n'est pas une loi du tout (...) une loi juste est une règle humaine qui s'accorde avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste rompt avec la loi morale (...).
J'ai été profondément déçu par les Blancs modérés (...), plus dévoués à l'ordre qu'à la justice (il pense particulièrement à J.F.K), j'ai été gravement déçu par l'Eglise blanche (...). J'ai vainement espéré entendre des prêtres blancs dire "Obéissez à ce décret parce que l'intégration est moralement juste et parce que le "Negroe" est votre frère (...)".
"Je ne crains pas l'issue de notre lutte à Birmingham et dans tout le pays, parce que le but de l'Amérique, c'est la liberté. Si maltraités et méprisés que nous soyons, notre destin est lié à celui de l'Amérique (...)."

Encore une fois Robert Kennedy et J.F.K. interviennent en faveur de King pour le sortir de prison.

Alors que le mouvement s'essouffle, James Bevel propose une stratégie tout à fait inédite ; enrôler les lycéens et les écoliers qui eux, n'ont pas le soucis d'assurer les fins de mois.
Le résultat dépasse toutes les espérances ; par vagues, les enfants submergent les forces de police.
Les images des violentes répressions que subissent les enfants vont choquer l'Amérique ; il ne fallait pas toucher aux enfants !
Comment King pouvait-il se réjouir d'un tel stratagème ? Martin Luther King : "Introduire les enfants de Birmingham dans la campagne fut l'une de nos initiatives les plus sages (...). Beaucoup déploraient que nous nous servions de nos enfants de cette façon. Où étaient ces censeurs, nous demandions-nous, pendant les siècles où le système ségrégué avait maltraité les enfants noirs ?"

Le 11 juin 1963, J.F.K. prononce un discours télévisé inhabituellement grave. Il annonce une nouvelle législation sur les droits civiques, destinée à bannir la ségrégation dans tous les lieux publics. Ce projet est présenté une semaine plus tard au Congrès.

L'été 63 fut, d'après Martin Luther King, une révolution parce qu'il changea la face de l'Amérique.


March

Le 28 août 1963 c'est la Marche sur Washington ; Martin Luther King clôt la manifestation en prononçant le plus fameux de ses discours... "I have a dream...", devant 250 000 personnes réunies au pied du Lincoln Memorial.
"Il y a cinq fois vingt ans, un Grand Américain, dans l'ombre symbolique duquel nous nous tenons aujourd'hui, signait la Déclaration d'émancipation (...). Mais cent ans plus tard, le Negro n'est toujours pas libre (...). Cent ans plus tard, le Negro vit dans un îlot de pauvreté au milieu d'un océan de prospérité matérielle. Cent ans plus tard, le Negro (...) se trouve en exil dans son propre pays (...). Maintenant est venu le temps de réaliser les promesses de la démocratie (...). Maintenant est venu le temps de faire de la justice une réalité pour tous les enfants de Dieu."

D'après la légende, Martin Luther King a eu un trou de mémoire à ce moment du discours. Il se met alors à improviser comme un prêcheur dans son Eglise. Il se serait raccroché à la première phrase d'un sermon qui lui avait traversé l'esprit :

"Je fais un rêve, c'est un rêve profondément enraciné dans le rêve américain (...) : nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux."
"Je fais un rêve, qu'un jour sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves puissent s'asseoir ensemble à la table de la fraternité. Je fais un rêve qu'un jour, même l'Etat du Mississippi (...) soit transformé en une oasis de liberté et de justice. Je fais un rêve, qu'un jour en Alabama (...) les petits garçons noirs et les petites filles noires pourront joindre leurs mains avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches comme des frères et des soeurs. Je fais un rêve aujourd'hui ! je fais un rêve, qu'un jour, mes quatre enfants vivront dans un pays où ils seront jugés selon leur personnalité et non selon la couleur de leur peau."
"Avec cette foi, (...) je retourne dans le Sud. Avec cette foi, (...) nous travaillerons ensemble, nous prierons ensemble, nous lutterons ensemble, nous irons en prison ensemble, nous défendrons la liberté ensemble, sachant que nous serons libres un jour. (...) Et Ainsi nous hâterons la venue de ce jour où tous les enfants de Dieu - Noirs et Blancs,(...) Catholiques et Protestants - joindront leurs mains pour chanter l'ancien negro spiritual : "Enfin libres, enfin libres, merci Dieu tout-puissant, nous sommes enfin libres !

Retransmis en direct par trois chaînes nationales, le discours de Martin Luther King apparaît être une apothéose.
Mais deux semaines après une charge de dynamite ravage l'Eglise baptiste de la 16e rue de Birmingham, tuant quatre fillettes noires. Anne Moody qui s'était déjà impatientée en entendant le discours de Martin Luther King (" nous avions des "rêveurs" et non des leaders") renonça définitivement à la non-violence après avoir entendu la nouvelle ; "Aussi longtemps que je vivrai, plus jamais je ne serai battue par un homme blanc. (...) Plus jamais. c'est fini. (...) La non-violence est finie."

Le 22 novembre 1963 J.F.K. est abattu à Dallas.
Martin Luther King, las et déprimé, prophétisa : " Voilà ce qui va m'arriver à moi aussi. Cette société est malade".

Le 2 juillet 1964 Martin Luther King s'envole vers Washington pour assister à la signature par le Président Johnson de la loi sur les droits civiques (le Civil Rights Act). Cette législation bannissait la ségrégation dans tous les lieux publics, élargissait à nouveau les compétences du ministère de la Justice pour imposer des écoles intégrées, créait une commission d'égalité des chances dans l'emploi et un Service de relations communautaires chargé de régler les différends engendrés par la déségrégation.
Mais la pleine citoyenneté n'existait pas sans le droit de vote et le pouvoir politique, et elle ne signifiait rien si une pauvreté endémique continuait d'accabler des générations de Noirs tenus à l'écart de la prospérité.
L'insatisfaction des Noirs des grandes villes menaçait de plus en plus la paix sociale. Des émeutes éclatent pendant l'été 64. Le maire de New-York débordé par les émeutes à Harlem, s'en remet à Martin Luther King.

La communauté noire New-yorkaise voit d'un très mauvais oeil ce "parachutage" dans leur ville. Mais loin de cautionner la politique du maire de New-York, Martin Luther King repart sans avoir réussi à convaincre celui-ci que la violence ne cessera qu'avec la naissance d'une justice économique.

Le 14 octobre 1964, Martin Luther King est élu prix Nobel de la Paix. Il reçoit son prix à Oslo en décembre.

Il est le plus jeune lauréat jamais désigné et le second Noir Américain (après Ralph Bunche).
Peu ému par les titres honorifiques, Martin Luther King accueille toutefois ce prix comme la reconnaissance du Mouvement des droits civiques par la communauté internationale.
Il accepte le prix Nobel au nom de tous les militants : "J'accepte le Prix Nobel de la Paix au moment même où 22 millions de Noirs américains sont engagés dans une bataille créatrice pour mettre fin à la longue nuit de la ségrégation. (...) Cette récompense que je reçois au nom du Mouvement signifie profondément que la non-violence apporte la réponse à la question politique et morale cruciale de notre temps, la nécessité pour l'homme de vaincre l'oppression et la violence sans avoir recours à la violence et à l'oppression. (...) J'accepte ce prix aujourd'hui avec une foi inébranlable dans l'Amérique et (...) dans l'avenir de l'humanité..."

En janvier 1964 Martin Luther King avait été désigné "l'homme de l'année" par le magazine Time.

Tous ces honneurs mettent J. Edgar Hoover (le chef du FBI) hors de lui ; "nous devons le marquer pas à pas (...) comme le Noir le plus dangereux pour l'avenir de ce pays au point de vue du communisme, des Noirs et de la sécurité nationale". Il le dénigre faisant bien savoir à ses subordonnés que "King ne vaut rien", que c'est "le menteur le plus notoire du pays".
Il va jusqu'à informer la femme de Martin Luther King des infidélités de son mari pour le déshonorer et l'acculer au suicide. Une lettre anonyme est même rédigée à cet effet : "Vous êtes fait. Il n'y a qu'une manière pour vous de vous en sortir. Il vous reste trente-quatre jours (...) avant que la nation ne découvre votre personnalité dégoûtante et perserve."
Mais pour de nombreux Blancs modérés, Martin Luther King apparaissait comme un moindre mal, lorsque l'on considère que les autres interlocuteurs possibles auraient été par exemple Malcom X.

Selma, bourgade noire d'Alabama.
Martin Luther King se trouve en prison dans sa lutte pour la reconnaissance du droit de vote. "Il y a plus de Noirs avec moi en prison que sur les listes électorales..."
Pendant son séjour en prison, Malcom X passe dans la ville et prononce un discours à Brown Chapel ; "Les gens feraient mieux de (...) donner (à King) ce qu'il demande, et de lui donner vite, avant que d'autres groupes ne se présentent et n'essayent d'y parvenir d'une autre façon. Ce qu'il demande est juste, c'est le bulletin de vote, (...) et ce sera obtenu, d'une manière ou d'une autre."
Malcom X confie à Coretta King qu'il n'est pas venu pour compliquer la tâche de son mari mais pour présenter aux Blancs l'alternative qui s'offrent à eux ; "Peut-être seront-ils plus disposés à écouter Dr King."
Madame King se souvient d'avoir été impressionnée par l'évidente sincérité de Malcom X mais n'eut guère le temps de l'apprécier ; le 21 février 1965 Malcom X est abattu à Harlem de seize balles tirées à bout portant.
Après de nombreuses marches, de nombreux morts (notamment à l'occasion des émeutes de Watts, quartier de Los Angeles), le 6 août 1965, le président Johnson signe le "Voting Rights Act" (loi autorisant la déségrégation des lieux publics et protège le droit des Noirs à voter). Aussitôt les politiciens locaux entreprirent de courtiser ce nouvel électorat.
Elle instaure l'égalité de tous à l'embauche.

Malgré cela, l'unité du Mouvement des droits civiques ne fait plus guère illusion.
Partout on regrette ces parachutages du leader charismatique suivis de près par la presse et les forces gouvernementales. Lorsqu'il quittait une ville, restait l'impression d'un "cirque qui aurait plié bagage."

La SCLC annonce qu'elle étend son action au Etats du Nord ; il s'agit de passer de la lutte pour la justice légale à la lutte pour la justice économique. Martin Luther King se rendra donc à Chicago ("Black Metropolis"), capitale officieuse de l'Amérique noire.
Mais le Mouvement du Dr. King se fait supplanter par le Black Power. Les plus radicaux de ce mouvement font sensation dans les médias. Mohammed Ali incarnait à merveille toutes les revendications du Black Power : l'affirmation de la beauté et de la virilité noires, la fierté des origines africaines, le rejet libérateur de la haine de soi, inculquée par des siècles de servitude et par les critères esthétiques et culturels de l'Amérique blanche. " Black is beautiful !" devint le mot d'ordre.

A Chicago, Jesse Jackson qui avait rejoint la SCLC depuis la campagne de Selma, fut chargé de coordonner l'opération à Chicago.
Il s'agit de mener la guerre contre les taudis. Martin Luther King loue un appartement dans le quartier de Lawndale, au coeur du ghetto.
La désobéissance civile (grève des loyers...) ne pouvait s'appliquer dans le Nord, où la loi était la même pour tous.

A l'occasion d'une marche dans le quartier blanc de Gage Park, Martin Luther King est blessé à la tête par une pierre lancée par la foule qui scandait " Nous voulons King !".
Trois jours après, le 8 août 1966, Jesse Jackson annonce qu'il marchera à travers Cicero (quartier symbole du racisme pur et dur depuis que l'arrivée d'une seule famille noire en 1951 avait déclenché une véritable émeute. 15 000 Noirs travaillaient à Cicero, mais aucun n'y habitait).
Martin Luther King qui n'avait pas été consulté reprend néanmoins à son compte l'initiative de Jackson.
Mais la signature d'un accord sur l'attribution égalitaire des logements le fit renoncer à cette marche. Cela constituait pour lui une première étape. Cette décision divisa profondément le Mouvement ; cet accord dépendait de la seule bonne foi des signataires, cela n'était en rien un résultat concret.
Une partie du Mouvement marchera donc tout de même à Cicero mais cela passera inaperçu.

Déçu, fatigué, trahis, menacé, Martin Luther King a maintenant 38 ans. Il commence à radicaliser ses positions. Il analyse dès lors l'avenir du Mouvement noir plus en terme de rapports de force qu'en un appel à la bonne volonté de ses adversaires ; "l'intégration véritable signifie le partage du pouvoir."
En avril 67 Martin Luther King prend fermement position contre la guerre du Vietnam. "La guerre est l'ennemi des pauvres"; les dépenses engagées au Vietnam réduisent d'autant les programmes contre la pauvreté.
Comment pouvait-il prêcher la non-violence aux révoltés des ghettos, s'il ne condamnait pas "Le plus grand responsable de la violence dans le monde d'aujoud'hui" : son propre gouvernement ?
Cette prise de position provoqua au sein de la SCLC, des divisions d'une importance qu'il n'avait pas mesuré. Certains le désapprouvent publiquement. Le FBI renforce son obsession d'un téléguidage de Martin Luther King par les communistes.

En juin 1967, le juge noir, Thurgood Marshall est nommé à la Cour Suprême.

Le 18 mars 1968, Martin Luther King parle devant 18 000 personnes. Dix jours plus tard, il défile à la tête de grêvistes. La manifestation dégénère se terminant par la mort d'un jeune Noir de seize ans. Il faut ajouter 60 blessés et des dégâts matériels. Un couvre feu est décrété et 3 500 gardes nationaux réquisitionnés.
Il décide de revenir à Memphis comptant prouver qu'il peut encore organiser une manifestation non-violente.

Le matin du 3 avril 1968, Martin Luther King s'intalle au Motel "La Lorraine" (Memphis).
Après s'être rendu à l'Eglise du Centennaire et réuni l'après-midi avec son entourage et les représentants de la communauté noire, grave et las, il prononce le soir devant 20 000 personnes, un discours poignant qui résonne d'une façon prémonitoire ; " Et me voici maintenant à Memphis. Et certains commencent à dire qu'il y a des menaces (...) Je ne sais pas ce qu'il va arriver maintenant. Nous avons devant nous des jours difficiles. Mais cela m'est égal. Car je suis allé au sommet de la montagne (...) ; j'aimerais vivre une longue vie (...) Mais cela ne me préoccupe plus. Je veux seulement accomplir la volonté de Dieu. Et il m'a permis d'aller au sommet de la montagne. (...) Et j'ai vu la Terre promise. Je n'y parviendrai peut-être pas avec vous. Mais je veux que vous sachiez ce soir que notre peuple rejoindra la Terre promise." Il conclut en disant " Et je suis heureux ce soir. Je ne m'inquiète de rien. Je n'ai peur de personne. Mes yeux ont contemplé la gloire de Dieu !"

De retour à son motel à 1 heure du matin, il conversera une partie de la nuit avec son frère.

Le jour suivant, le 4 avril 1968, Martin Luther King participe à une nouvelle réunion dans l'après-midi.
De retour dans sa chambre à 17 heures, afin d'honorer l'invitation à dîner du pasteur Kyles, il se rase et passe des vêtements propres. Il sort ensuite sur le balcon qui surplombe le parking du motel.
A 18 h 01, un coup de feu claque. La balle lui fracasse la mâchoire avant de lui briser la colonne vertébrale. Il sera immédiatement transporté à l'hôpital Saint-Joseph, mais y meurt à 19 h 05.

Le Président Lyndon Johnson décréta le 7 avril jour de deuil national. Dans tous les Etats, sauf en Georgie dont le gouverneur reste un partisan pur et dur de la ségrégation raciale, les drapeaux sont en berne.
L'émotion est à son comble lors de l'enterrement à Atlanta. Le cortège parcourt six kilomètres jusqu'à Morehouse.
La cérémonie, suivie par cent-vingt millions de téléspectateurs, réunit cent mille personnes. Sont présents notamment, Harry Belafonte, Sammy Davis, Mahalia Jackson, Diana Ross, Lena Horne et Jacqueline Kennedy.

La nouvelle de sa mort s'était répandu comme un traînée de poudre et provoqua l'une des pires explosions de violence que le pays ait jamais connu (700 incendies à Washington, pillages, saccages, 46 morts, 3 000 blessés, 27 000 arrestations...).
Cette explosion venait gonfler les émeutes qui n'avaient en fait pas cessé depuis 1965. En 1966, une quarantaine de villes en étaient leur théâtre. Plus de cent-soixante en 1967.
Les Blancs se "réfugient" dans les banlieues, laissant les ghettos urbains aux bandes de jeunes Noirs armés et en colère.
Les émeutes de Newark (New Jersey) et de Détroit en sont le paroxysme ; le maire de Detroit comparera sa ville à Berlin en 1945 (il aura fallu l'intervention de 4 700 paratuchistes pour mettre fin aux pillages et aux tirs de snipers).
En avril 1968 on compte 150 villes à feu et à sang. A Washington, 15 000 gardes sont mobilisés pour défendre la Maison-Blanche et le Congrès.

Le rêve du prophète non violent sombrait dans le cauchemar ; la population noire vengeait sa mort d'une façon qu'il aura combattu toute sa vie.

Pierre tombale MLK

Il repose sous une dalle où fut gravé le verset final d'un de ses cantiques favoris qui avait conclu son discours "I have a dream..." : "Enfin libre, enfin libre, merci Dieu tout- puissant, je suis enfin libre!"

Contrairement à l'enquête sur l'assassinat de J-F Kennedy, manifestement bâclée, la police municipale et le FBI paraissent avoir travailler avec efficacité. En quelques semaines, le coupable présumé est arrêté, sa démarche expliquée, son procès achevé.
Des policiers qui stationnaient aux abords du motel pour prévenir tout risque de manifestation se précipitèrent vers les chambres au son du coup de feu.
Ils découvrent un fusil à lunette soigneusement emballé dans un journal avec des jumelles, des sous-vêtements, des tickets de blanchisserie, un exemplaire du quotidien local, des empreintes digitales.
Ils aperçoivent en même temps, un homme blanc qui prend la fuite au volant d'une Ford Mustang blanche. Toutes les voitures de police reçoivent le signalement du suspect. Sans résultat immédiat.
Il s'avère que le fusil a été acheté à Birmingham par Harvey Lowmeyer. La pension d'où le coup de feu a été tiré avait un locataire du nom de John Willard. Il avait loué la chambre la veille dans un autre motel sous le nom d'Eric Galt. Lowmeyer, Willard et Galt ne sont en fait qu'une seule et même personne ; James Earl Ray, un évadé du pénitencier du Missouri.

La coopération des autorités Canadiennes et Britanniques permettent l'arrestation de James Earl Ray à l'aéroport d'Heathrow et son extradition vers les Etats-Unis un mois plus tard.

Le procès qui suit est amputé du simple fait que James Earl Ray a choisi, le 10 mars 1969, sur les conseils de son avocat, de plaider coupable. Or la procédure du "plea bargaining" élude toute la partie contradictoire des procès, on ne recherche ni le mobile, ni les motivations ni les preuves. Ce système de défense permet à l'inculpé d'obtenir une peine moindre. Ray risquait en effet la peine de mort par électrocution.
Le juge W. Preston Battle le condamne à 99 ans de prison.

Mais trois jours plus tard, James Earl Ray se rétracte et maintiendra ce même discours ; il serait victime d'une machination. Un certain Raoul l'aurait contraint à acheter le fusil, à louer la Mustang, à retenir une chambre dans la pension faisant face au motel. C'est Raoul qui aurait tiré.

La chambre des représentants désigne en son sein une commission spéciale présidée par Louis Stokes, élu de l'Ohio pour faire le point sur les assassinats de Kennedy et King.
Ceci en réaction aux doutes apparus quant aux pratiques du FBI et de la CIA après l'affaire du Watergate.

Le rapport est remis le 29 mars 1979. Il conclut que James Earl Ray est un malfrat de médiocre acabit ayant passé son temps et sa jeunesse en prison. Il s'est évadé en 1967 du pénitencier du Missouri. Ses deux frères John et Jerry ne vaudraient pas mieux. Son alibi (Raoul) ne résiste pas au moindre examen critique. Raciste il aurait entendu parler d'une récompense de plusieurs milliers de dollars qu'un homme de Saint-Louis aurait promise à qui exécuterait le leader noir.
Il n'y aurait pas de complot, le FBI et les autorités locales auraient agi correctement.

Les incertitudes de l'assassinat de Kennedy et la procédure du "plea bargaining" font que toutes les rumeurs continuent à être alimentées.

En 1997 le famille de King prend le parti de James Earl Ray. Martin King se rend à l'hôpital pénitencier de Nashville où est soigné Ray, atteint d'une cirrhose du foie et promis à une mort prochaine.
Martin pose la question "Avez-vous tué mon père ?", Ray répond "Non, je ne l'ai pas tué."
King ajoutera "Je vous crois et ma famille vous croit. (...) Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour tenter de faire prévaloir la justice." Les deux hommes se serrent la main devant les photographes et les journalistes.

Selon la dernière hypothèse la balle mortelle ne correspondrait pas à la balle du fusil de Ray. Hypothèse rejetée par les juges. Ray a plaidé coupable en toute connaissance de cause, il restera en prison.

James Earl Ray est décédé en prison en avril 1998.

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