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Racines | Deuxième partie


Les débuts
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Vers l'âge de seize ans, Ben Harper donne sa première prestation publique au Patrick Brayer' Starvation Cafe - Fontana, Californie. Il y joue un set de Blues acoustique.

Ben Harper
Patrick Brayer : "J'ai connu Ben lorsqu'il avait 15 ans. C'était un gamin incroyable. Un jour, il est venu me voir en courant , les yeux complètement équarquillés, pour m'offrir une photo où l'on voyait uniquement les mains de Robert Johnson. Ce jour là j'ai su qu'il avait compris ce qu'était la poésie. Pour le remercier je lui ai offert une série de 78 tours de Leadbelly jouant de l'accordéon Cajun - quelque chose de divin. Du cercle de mes amis, très peu pouvaient en apprécier la valeur autant que Ben."

Photo © Patrick Brayer et John York - Par Walt Weis - Daily Bulletin of Claremont, 12 août 1994.

"Il a mis du temps avant de m'avouer qu'il jouait de la guitare. Puis il m'a demandé de venir l'écouter. Sa façon de jouer révélait un sens aigu de l'observation - il avait assimilé la technique des maîtres du Blues; Johnson, John Hurt et Peetie Wheatstraw."

"Je produisais une série de concerts nomades : "The Starvation Cafe" (1982-1994) - à Fontana, Californie. J'ai suggéré à Ben de révéler son talent lors d'un concert et d'un enregistrement live. Je pense que cela a été l'un de ses premiers pas vers les feux de la rampe. Il était déjà prêt à se réaliser - et c'est ce que je recherchais. Je ne voulais pas quelqu'un que je puisse former mais quelqu'un que je puisse aider à développer ses qualités naturelles."

Ben Harper
"Il a travaillé pour moi, d'abord au sein d'un groupe de Blues appelé The Thirsty Dog puis au sein d'un groupe de slide-guitar du Moyen-Orient "The Benouds of Mighty Ivory" et enfin sous son propre nom. Il interprétait alors ses propres compositions comme Pleasure and pain."

En savoir plus sur | Patrick Brayer

Photo © The Benouds of Mighty Ivory - Par Robert Graham / Cardas Audio, Ltd - Collection Cardas/Graham | voir

Alors qu'il est encore transporteur pour un marchand de fruits et légumes, il donne quelques concerts gratuits au Scripps College - 1030 Columbia Avenue, Claremont, CA 91711 [909] 621 8088 - une université privée de Claremont, réservée aux jeunes filles.

Ben Harper : "J'ai passé une année à l'université mais j'avais la tête ailleurs. Le soir, je courais chez moi et je me jetais sur ma guitare. J'avais tellement peur de perdre les mélodies que j'avais en tête que je refusais de parler à mes copains. Je faisais de grands signes de la main pour qu'ils me foutent la paix... Vers la fin de l'année, je n'allais même plus en cours. Je refusais toute distraction: je voulais juste écrire des chansons."

"J'ai joué dans des cafés de Pomona et Claremont, dans des petits clubs du coin [Il joue notamment au Nick's Caffé]. Je jouais dans n'importe quel coffee-shop avec un "chapeau" devant moi. Je gagnais 20 dollars par soir et quelques verres d'alcool. Je gagnais surtout beaucoup de bonheur: le droit de jouer en public, de communiquer avec des gens."

"Je chantais des airs traditionnels de Blues, des vieilleries de Skip James, Blind Willie Johnson, Robert Johnson, Taj Mahal. J'avais écrit quelques chansons assez bonnes mais je n'osais pas encore les jouer en public. J'avais peur de ne pas être à la hauteur."

De l'âge de seize à vingt ans Ben Harper s'était appliqué à travailler son jeu au bottleneck reprenant notamment les titres de Robert Johnson.

Ben Harper : "Je me suis aperçu que tout avait été déjà fait, il n'y avait plus beaucoup de place pour l'expression libre. Le bottleneck-slide, ça sonne trop comme du Delta Blues or je ne suis pas originaire du Delta. Je ne voulais pas jouer ce Blues, j'avais déjà mon propre Blues. C'est un ami qui m'a fait découvrir la lap-guitar. J'ai alors commencé à jouer de la guitare sur les genoux, avec un slide-bar. Je pouvais appliquer des accords rapides de Blues sur cette guitare et obtenir un son totalement différent, unique. J'ai trouvé ça vraiment cool de pouvoir jouer une musique très Soul, à base de Blues mais d'une façon originale."

"C'est donc avec la Weissenborn que j'ai découvert ma vraie voie, mon propre moyen d'expression. Elle appartenait à ma famille et était là depuis longtemps, elle m'attendait..."


Tom Freund et Ben Harper
Le 15 mars 1992, Ben Harper et Tom Freund, enregistrent un premier album intitulé "Pleasure And Pain". Edité chez Cardas Records, le vinyle est pressé à 1 500 exemplaires.

Photo © Tom Freund et Ben Harper au Folk Music Center - Par Robert Graham - Collection Cardas/Graham | photos

Pochette
Ingénieur et producteur: George Cardas - Co-productrice: Mary Cardas - Montage : Bruce Bishop - Technicien chef assistant: Jim Hadley - Pochette (design and artwork): Robert Graham.

Pochette de l'album en grand format | photos

Cet album, entièrement acoustique, est emprunt de Blues. Un Blues transporté du delta du Mississippi jusqu'à l'Inland Empire. Un Blues réinterprété au son d'une lap-guitar sous l'influence de Chris Darrow et de David Lindley - deux slide guitaristes également originaires de Claremont. L'influence de Chris Darrow apparaît dès la première chanson avec cette reprise de "Whipping boy", un titre qu'il avait écrit en 1972. Suit un Blues traditionnel intitulé "Jesus on the Main Line". Ben Harper reprend ensuite "Pay the man" (co-écrit par David Lindley et George 'Baboo' Pierre) puis "Quarter of a man" de Robert 'Frizz' Fuller. Ces deux titres sublimes étaient déjà réunis sur l'album de David Lindley (El Rayo-X; 1980). "Mama's got a girlfriend now" (composé par Ben Harper) et "Angel from Montgomery" (une reprise de John Prine), apportent à l'album une touche de country. L'enregistrement évolue ensuite vers un son plus Rock avec deux titres signés Tom Freund; "Click yo' heels" et un incroyable "You should have come to me". Le Roi du Delta Blues, Robert Johnson, ne pouvait être oublié; "Dust my broom" et un "Sweet home Chicago" interprété avec ferveur, précèdent une version déjà très aboutie de "Pleasure and pain". Ce dernier morceau est dédié à la mémoire de Jack F. Knapp - décédé deux mois plus tôt).

Ben Harper : "Il y a un peu de mes parents dans mon premier disque. Je me souviens d'une journée à la boutique, je venais d'écrire ma première vraie chanson; "Pleasure and pain". Toute la famille s'est réunie autour de moi dans l'atelier et j'ai chanté. Il y avait une ambiance très douce dans l'arrière-boutique; une joie profonde, un sentiment de plénitude. Ensuite, nos voisins ont pris l'habitude de venir à la maison pour que je leur interprète mes chansons. Mes grands-parents et ma mère écrivaient des poèmes que je mettais en musique. Et toute la rue chantait."


Tom Freund
Tom Freund : "Je suis originaire de New-York mais je vis à Los Angeles maintenant. J'ai aussi vécu à Austin, Texas. "Pleasure and pain" a été un moment intense. Ben et moi étions connectés à un très haut niveau. On faisait un bon duo et un bon groupe (avec Rosanne Lindley - la fille de David Lindley - et John McKnight - qui joue sur le premier album de Ben). On s'est rencontré à la fac de Claremont (College town of Claremont, CA). C'est un ami commun qui nous a présenté. Alleghaney Meadows - un artiste qui fait des céramiques - m'avait dit que nous devions nous rencontrer et jouer ensemble. Nous avons fait un jam démentiel le soir même au Folk Music Center - que possède ses grands-parents et où il vendait et réparait des guitares. Un putain de magasin avec toutes sortes d'instruments du monde entier accrochés aux murs et avec des "esprits" qui flottent dans l'air..."

En savoir plus sur | Tom Freund


George Cardas
George Cardas : "J'ai enregistré Ben le 15 mars 1992 dans un grand studio à Upland, Californie. Je devais enregistrer un autre artiste - Johnny Kallas - mais celui-ci m'a appelé pour me dire qu'il avait mal à la gorge et qu'il ne pouvait pas chanter. Nous nous apprêtions à rentrer chez nous lorsque le téléphone se mit à sonner. C'était Ben. Il m'a dit qu'il avait répété avec un ami au-dessus de chez lui et qu'il voulait venir. Quinze minutes plus tard Ben et Tom étaient là. Ils étaient complètement excités à l'idée de ce qui allait se passer. Je les ai fait asseoir devant une paire de microphones et ils ont commencé à jouer."

"Le son capté par ces deux microphones (Cardas Differential) que nous avions nous-mêmes fabriqués, était envoyé directement sur un Studer A-80. Il n'y avait que ces deux microphones reliés au Studer par des câbles Cardas Hexlink 5-c, pas même de pré-ampli (sinon celui des micros eux-mêmes). Ben et Tom décidaient de ce qu'ils devaient jouer et se lançaient. Chaque titre a été enregistré en une seule prise! Il leur a fallu 45 minutes pour enregistrer l'album. Ce jour est l'un des moments musicaux les plus magiques que j'ai connu. Cela fait partie des rêves qui se réalisent sans jamais les avoir imaginés. J'étais convaincu que cet album était une perle rare alors j'ai commencé à produire le disque presque immédiatement. J'ai chargé Ben d'aller les proposer aux boutiques de Los Angeles - ce qu'il a fait. Le disque était vendu $12, je pense. Le reste appartient à l'histoire. J'espère qu'un jour Ben décidera de rééditer cette session acoustique."


Taj Mahal
Tom Freund : "Taj Mahal jouait sur le campus de l'Université de Claremont. L'admistration m'avait choisi pour jouer lors de la réception d'après-concert. J'ai demandé à Ben et notre ami batteur (Mark) de me rejoindre. Nous avons joué notre set et ensuite Taj Mahal est monté sur scène. Il a pris ma basse et a chanté pendant que Ben et moi jouions du lap-slide et de la guitare. L'ambiance est devenue très chaude. Ben et moi étions évidemment aux anges de jouer avec l'un de nos héros."

"Le jour suivant nous nous sommes retrouvés au Folk Music Center, nous avons continué à jouer et Taj a demandé à Ben de jouer de la lap-slide sur sa prochaine tournée hawaiienne. Le reste appartient à l'histoire. C'est la vie!"

Ben Harper intègre donc le groupe et part en tournée de l'automne 1992 au début de l'année 1993. Il utilise déjà ses trois Weissenborn et sa Dobro.

Ben Harper : "Ça a été une très belle expérience, une progression pour moi et puis Taj est un des plus grands bluesman de notre temps. C'était un honneur pour moi. L'importance que ça a eu se répercute encore en moi."

Cette aventure fut, avoue-t-il, un déclic pour l'écriture. En 1992, Ben Harper avait déjà écrit "Mama's got a girlfriend now", "Pleasure and pain", "Like a king", "Walk away", "How many miles must we march" et "Forever". En 1993 il écrit "Don't take that attitude to your grave", "Waiting on an angel", "Welcome to the cruel world", "I'll rise" et une première version de "Breakin' down".

Le 26 janvier 1993, Taj Mahal est l'invité de l'émission télévisée légendaire "Austin City Limits". Il se produit au 6ème étage du Communications Building B, University of Texas (Austin), accompagné par son groupe et Ben Harper toujours entouré de ses Weissenborn.

Big Blues Extravaganza
Ils interprètent "Mailbox Blues", "Queen Bee" (John Lee Hooker), "Blues with a feelin" (Little Walter), "Fishin' Blues" (H. Thomas) et "Freight train" (Elisabeth Cotten) sur lequel il réalise un solo avec sa Weissenborn de style Teardrop. Le titre Queen Bee, enregistré à cette occasion apparaît sur la compilation "Big Blues Extravaganza! : The Best Of Austin City Limits" (1998).



Brownie McGhee
Ben Harper : "Je n'ai jamais joué sur scène avec Brownie McGhee mais j'allais souvent lui rendre visite à Oakland, on est devenu très copains. On jouait dans son living-room, dans son garage. On se faisait griller du poulet sur le barbecue devant son garage. Tous les gamins du voisinage déboulaient sur leurs vélos et il leur donnait des bonbons. On descendait des bières sous le porche et il soupirait: "Bonhomme, aujourd'hui je suis crevé. On parle de tout sauf de musique." Et dix minutes après, il te racontait ses histoires délirantes sur la tournée qu'il avait faite avec les Stones et la fois où il avait assuré la première partie de Harry Belafonte à Vegas."



L'entrée en scène de JP Plunier
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Ben Harper : "Si un français nommé JP Plunier ne m'avait pas découvert, je serais probablement toujours en train de jouer devant trois poivrots dans un de ces bars du désert au sud de Los Angeles. Votre compatriote Plunier m'a écouté et il a décrété:
- Le monde entier doit entendre ça!

Tout près de chez moi, il y avait un coffe-house. C'est là que je l'ai rencontré la première fois. On faisait la queue pour acheter des bonbons. Il m'a demandé:
- Tes parents sont les gens du magasin de musique?
- Oui.
- Je vais à la fac ici, j'ai fait la connaissance de ton père.
J'étais un gamin, il avait dix-huit ou dix-neuf ans, j'en avais huit ou neuf. J'avais pas grand chose à dire à un mec de son âge. Il allait souvent au magasin et j'y étais souvent. On avait beaucoup de goûts en commun en matière de musique. Avec les années, il s'est intéressé à la musique que j'avais écrite, il voulait travailler avec moi et moi avec lui; c'était la seule personne qui comprenait la direction musicale que je voulais prendre. C'était une connexion spirituelle. C'est comme ça que ça devait être."

JP Plunier : "... J'ai fait une école polytechnique en Californie. Après j'ai obtenu un autre diplôme dans le bled où habitait Ben, j'étais à la fac à Pomona. J'y ai fait la connaissance de sa famille et de leur magasin (...). Je le connais depuis gamin mais on s'est un peu perdus de vue, il a grandi, moi aussi. Il a fait ses trucs, moi les miens. Au début je ne devais pas le manager, je faisais des vidéos, des trucs comme ça. Il m'a fait passer une cassette de son tout premier album "Pleasure And Pain" (...) Il y avait trois morceaux complets qui étaient de lui et puis des reprises. Je lui ai proposé de faire des photos et puis il a vu ce que je faisais. Petit à petit, il s'est passé des choses, j'ai fait une petite vidéo de "Whipping boy", sans synchro, sans rien, j'ai tout fait à la main. C'était vraiment très très roots. Y'avait d'autres mecs qui s'intéressaient à lui mais ils n'arrivaient pas à piger l'affaire. Ils lui disaient: "Il faut que tu prennes des cours de chant, que tu changes ça ou ça...". Moi, je n'avais pas du tout la même vision. J'en ai discuté avec Ben, il m'a joué des morceaux, je lui ai fait des suggestions et il est tombé tout à fait d'accord avec moi, c'est comme ça qu'il le sentait. C'est comme ça qu'on a commencé à travailler ensemble."


Les débuts professionnels
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Ben Harper : "Je n'ai jamais véritablement décidé de vivre de ma musique; je me contente de suivre le courant mais je ne contrôle rien. Ce genre de notions; l'argent, le succès... me paraissent totalement impalpables, je n'y ai jamais réfléchi. Je n'ai jamais pensé gagner beaucoup d'argent avec mes chansons. Notre société n'encourage pas ses enfants à rêver: dès l'école, on vous met dans le crâne que vous ne pourrez jamais gagner votre vie en faisant ce que vous voulez. On vous dit que rien n'est facile, que la vie est une épreuve, qu'il faut bosser, qu'il faut en baver. Dans notre système éducatif, le talent n'est pas reconnu. Pire, il est étouffé car il fait peur. Le talent et le don sont des notions inquiétantes parce qu'ils ne se méritent pas, ne se gagnent pas à la sueur du front. Dans notre monde - matérialiste, mécanique et sans place pour la fantaisie - les gens talentueux sont regardés avec suspicion alors que les imbéciles aux dents longues, ceux qui jouent des coudes pour devenir patrons, quitte à nuire à autrui, sont considérés comme des gens de valeur, des types ambitieux. Je suis un sacré veinard; grâce à mes chansons, je peux manger trois fois par jour, m'acheter des chemises, faire vivre mon groupe. Par les temps qui courent, c'est déjà extraordinaire. Mais voilà: j'y croyais. J'avais en moi cette incroyable force, cette lumière qui me guidait vers la musique. Je me fichais de ce qu'on me disait à l'école. Je me fichais de ce que je lisais dans les journaux. Je ne percevais pas la couleur de ma peau comme un désavantage, comme tant de mes frères. Je ne doutais pas. Je savais que la musique était ma voie."

Transmusicales
Le 4 décembre 1993, Ben Harper se produit en France aux 15èmes Transmusicales de Rennes, France. C'est le premier concert qu'il donne hors des Etats-Unis. Photo © Stills / R. Deluze

Ben Harper : "Les gens sont tout de suite rentrés dans le truc, c'était incroyable. C'est vraiment un souvenir qui perdure de façon indélébile dans ma mémoire. Quelque chose de vraiment spécial."

"A.J. Croce avait ouvert les portes de la nuit à l'américaine: rythme et précision. Voix rauque, un peu cassée, pianiste brillant, le jeune homme a un talent prometteur... La personnalité musicale de ce surdoué est en gestation. Celle de Ben Harper est bien affirmée. Entouré de sa collection de guitares aux formes étranges dont il joue assis, il distille une musique bien construite. Il ne se lève que pour entamer une sorte de danse rituelle..." - Gérard Pernon, La nuit avec Morphine et Ben Harper, Ouest France, 6 décembre 1993.

Au début de l'année 1994, Ben Harper assure la première partie de John Lee Hooker.

Harper et Hooker
Ben Harper : "C'était la toute première fois que j'ouvrais pour un artiste, en tant que professionnel et c'était pour Monsieur Hooker... J'étais tout seul à la guitare acoustique, ça se passait à San Francisco. Pour moi, c'était comme un rêve de môme devenant réalité, j'ai partagé un trésor le jour de ma première partie. C'est une sensation qu'on ne réalise que quelques semaines plus tard, sur le coup on se fond dans l'intensité de l'instant."

Photo © JP Plunier / Artwork : Emmanuel Rivet

John Lee Hooker : "Funky, le gamin était funky. J'étais assis là, dans le noir à une table du fond et je regardais Ben. Je fais ça de temps en temps, aller dans un petit club, entrer par la porte de derrière et jeter un oeil. Je me suis dit ce jour-là que ce garçon pouvait jouer le Blues."

Ben Harper : "L'image la plus forte de notre première rencontre fut la poignée de mains; un geste qui va droit au coeur et dont la sensation intérieure ne peut être expliquée rationnellement. Lorsqu'on serre la main de John Lee Hooker, on sent tout un siècle vous toucher. Du simple fait de sa présence, émane le parfum du passé. Je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'une telle envergure. C'est le Bouddha du Blues. Le plus puissant esprit vivant de cette musique. Ses premiers mots furent: "Si tu veux vraiment devenir un grand guitariste, prends toutes les notes que tu sais jouer et n'utilise que la moitié d'entre elles... A partir de là, on commence à aller quelque part." Je lui dois tout ce que je sais des phrasés de guitare, des tonalités et des inflexions vocales. Il m'a appris comment chanter une chanson, comment la moduler. C'est le grand maître de la clef de Mi. Son style constitue une incarnation très forte du Blues du Delta. C'est le sang du Mississippi. Ce qui m'a le plus marqué, ce sont ses enregistrements acoustiques. Ils ont quelque chose à part, une vibration qui touche au plus profond de l'être. L'émotion est aussi importante que le son."

Ben Harper / John Lee Hooker : The Best of Friends | lire

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Signé chez Virgin, Ben Harper sort son premier album grand public "Welcome To The Cruel World" le 8 février 1994.

Ben Harper : "Mes parents étaient très fiers de moi. A travers moi, ils vivaient un peu de leur propre rêve. Surtout, je devenais la preuve physique que l'éducation libérale qu'ils m'avaient donnée était bonne. Du jour au lendemain, les gens du music-business s'intéressaient à moi, le petit gamin de Claremont."

"JP (Plunier) a remué ciel et terre, il a appelé tout le showbiz. Il n'avait peur de rien! Il a tchatché, déliré, branché toutes les maisons de disques. Un bluesman qui joue assis, tu vois le tableau? De guerre lasse, une fille de chez Virgin a fini par dire:
- Okay, okay, apportez-moi une cassette demain à midi.
Le lendemain on s'est pointé, moi et mon groupe au complet chez Virgin, nos valises à guitare sous le bras, fiers comme des manouches. On s'est planté dans le bureau de la fille effarée, on a sorti le matos et on lui a joué quatre titres. Virgin nous a signé illico. Ca a commencé comme ça sur un coup de flambe."

"Virgin nous avait donné de l'argent pour enregistrer des maquettes. On voulait produire la musique nous-mêmes, JP et moi. En trois jours, on a produit et mixé six chansons et elles se sont toutes retrouvées sur le premier album."

"Les professionnels du disque ne pensaient pas que ma musique plairait aux jeunes. Ils pensaient que c'était une musique pour un public plus âgé parce que les jeunes d'aujourd'hui se fichent pas mal des paroles. Cela revenait souvent: Il faut vendre ça aux vieux fans de Bob Dylan. Et moi je disais que non: Si ça leur plaît, tant mieux mais ma musique est pour les jeunes. Alors il a fallu le prouver; aux USA, il a fallu faire les premières parties des Fugees, Luscious Jackson, PJ Harvey, Dave Matthews, Pearl Jam, Pharcyde, The Roots..."

"En France, ils ont tout de suite pigé, je dois leur reconnaître ce mérite. Aux USA les choses évoluent doucement, on a quand même réussi à vendre quelques disques. Dans un pays où l'on rencontre des Blancs qui écoutent du Hip-Hop et des Noirs qui écoutent Beethoven, on peut estimer que le jeu est ouvert. Pour moi, le fait d'être arrivé à faire des disques est déjà un succès. Après, si la maison de disques y croit et fait tout pour le vendre, s'il y a des gens qui l'achètent, alors tant mieux mais à vrai dire, je m'en fous un peu. Bien sûr, j'aimerais être reconnu ici aussi mais ce n'est pas mon obsession quotidienne. J'essaie juste de garder toujours confiance en l'avenir."


JP Plunier : "Quand je suis allé présenter Ben aux maisons de disques, elles ne voyaient en lui qu'un jeune homme Noir ou d'apparence noire parce qu'aux Etats-Unis, le concept de métissage n'existe pas. Si tu as une seule goutte de sang Noir, tu es Noir. Même si le concept a été instauré par des Blancs, les Noirs l'ont aussi adopté. Ben est à moitié Indien mais la communauté intellectuelle des Noirs voudrait qu'il soit Noir. J'ai même entendu des gens dire que s'il se revendiquait métis, ce serait comme se faire passer pour un Blanc. C'est ridicule! Les Américains sont partout et même ceux qui se disent Allemands ou Ecossais ou Irlandais ont d'autres sangs en eux. L'Amérique, c'est le pays du métissage et c'est un de ses paradoxes de ne pas vouloir l'admettre.
Quand on est donc allés voir les maisons de disques, qui ont toutes des sous-labels de Blues ou de Funk, les dirigeants voulaient absolument le caser dans une de ces catégories. Je me suis battu pour avoir une autre place. Même après la signature avec Virgin, la musique de Ben était encore destinée au public de J-J Cale ou de Ry Cooder. Ce qui ne nous a jamais intéressé.
Ben avait 21-22 ans et les mômes qui étaient autour de lui répondaient aussi bien à sa musique que les adultes qui avaient l'habitude d'écouter de la guitare slide. A force, on a fini par être accepté par des groupes comme les Pharcyde, les Fugees, Pearl Jam etc... On a pu prouver aux professionnels que la musique de Ben pouvait aussi bien toucher les mômes du ghetto de Washington DC, les skatteurs blancs fans de Pearl Jam que des mecs qui aimaient le Blues et la musique religieuse.
Ca a été assez difficile de prouver qu'on avait une base de fans jeune parce que, quand les mecs de l'industrie venaient voir les concerts à L.A. ou New-York, 50% de la salle était constituée de professionnels accoudés au bar avec leurs boissons gratos. Pour leur prouver que dans les villes comme Nashville, Seattle, Detroit ou Chicago, il y avait des mômes de douze ans au premier rang, j'ai dû prendre des photos panoramiques donc non truquées où l'on voyait Ben, le groupe et le public. Juste pour leur dire qu'ils faisaient une erreur de ne pas nous suivre dans notre expansion bien plus universelle que leur idée de blueserie. Parce que le Blues, tel qu'il est aujourd'hui, est bien fatigué et Ben peut aller beaucoup plus loin; il peut écrire de bien meilleures chansons. Surtout s'il apprend à lire la musique."

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Le 22 Mai 1994 - John York participe au Claremont Folk Festival. Il est rejoint par Ben Harper sur les deux dernières chansons ("She Never Spoke Spanish to Me" and "Money Like Rain").

Claremont Folk Festival, Claremont, California - May 22, 1994
Set list : My Back Pages - Wasn't That You - Lily of the West - Chimes of Freedom - Paint it Black - She Never Spoke Spanish to Me - Money Like Rain.

John York : "Ben est l'un de mes meilleurs amis. Je n'ai pas oublié ce concert pour le Folk Music Center. J'étais évidemment ravi que Ben vienne me rejoindre sur scène pour les deux dernières chansons. Je me souviens que j'ai écrit "Money Like Rain" en pensant à lui. Cette chanson figure sur mon album solo "Claremont Dragon" [Sorti en août 1999 chez Taxim - tx 2038].

John York | site officiel

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The Mint
Ben Harper : "On a commencé à jouer régulièrement au Mint (petit bar de Blues) à Los Angeles. On jouait devant dix, quinze ou vingt personnes. C'est là que tout est parti."

Photo © Ben Harper à l'affiche du Mint - 6010, West Pico Blvd, Los Angeles, CA 90035


Programme du Mint, Septembre 1993 - Ben Harper y joue chaque lundi - Source © Jeff Gottlieb

Ben Harper and The Innocent Criminals débutent leur première tournée américaine le 3 mars 1994 au Diversions Lounge de l'Université de Northern Illinois.

Ben Harper : "J'ai rencontré des dizaines de personnes avec qui je n'aurais jamais pu communiquer sans ma musique. Depuis que je suis revenu, j'ai reçu du courrier. On m'écrit des mots d'une gentillesse impensable. On m'a encouragé, on m'a dit qu'on m'aimait. Je viens juste de recevoir une lettre de l'institutrice qui m'a appris à lire. Elle disait qu'elle était fière de moi, que j'avais réussi quelque chose de beau. Je ne savais même pas qu'elle était encore en vie, cette brave dame. Je me souviens qu'un jour, elle m'a lavé la bouche au savon, pour me punir. J'avais dû dire une connerie, une de plus (rires)... et aujourd'hui, cette femme me félicite. Comment pourrais-je rester dans ma petite ville, seul dans mon coin, quand tant de gens croient en moi?"

Ticket
Ticket original du Nick's Caffé Trevi (Claremont, Californie - in the village, 109 Yale between 1st & 2nd streets back alley entrance, North of arrow highway) - Harper - Subversive lyrics - Revolutionnary slide - Samedi 30 Avril 1994, 20h30 - $8.00 - Source © Jeff Gottlieb

Le 31 août 1995, Ben Harper joue au Fillmore Auditorium de San Francisco en première partie de Spearhead. Cynthia Tsai, journaliste au Daily Californian, écrit: "Ben Harper est dans une catégorie qui n'appartient qu'à lui. Sur son nouvel album, Fight For Your Mind - sorti le 1er août 1995 - Harper continue de dénoncer l'injustice sociale et l'ignorance. Son talent, unique, réside dans sa parfaite connaissance de l'histoire des instruments Africains et Afro-Américains. Sur scène, entouré de cinq guitares de collection, Ben Harper a démontré sa maîtrise quasi-anachronique de la résonance. Sa Weissenborn slide sur les genoux, il lève le bras comme un prédicateur et frappe ses cordes avec toute la ferveur du Gospel. Perdu dans les réverbérations de ses sons, il frissonnait parfois en entendant les applaudissements. La rhétorique de sa chanson "Oppression" semblait étrangement déplacée devant un public largement blanc mais quand il l'a prolongée par "Get up Stant up" de Bob Marley, un sens de solidarité a parcouru la foule."


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